Comme je l’ai écrit récemment, « je m’intéresse à l’histoire des Khazars, des Sabbatéens, des Frankistes et des Dönme, car je crois que c’est l’une des sources principales de nos maux actuels. » Les Frankistes sabbatéens sont devenus des maîtres dans le camouflage et l’usurpation d’identité, depuis leurs origines radhanites babyloniens jusqu’aux Dönme de Salonique et de Constantinople, pour enfin prendre l’identité des juifs sionistes actuels. Il y a deux jours, j’ai partagé le testament de Gottlieb Wehle (1802-1881), membre de la secte sabbatéenne de Prague, qui s’établit plus tard (en 1849) en Amérique avec un groupe de familles sabbatiennes. Celui-ci est le grand-oncle de Louis Dembitz Brandeis (1856–1941), qui deviendra plus tard le tout premier juge de confession juive à siéger à la Cour suprême des États-Unis. Le testament de Wehle est considéré par Gershom Scholem comme étant « le document le plus récent écrit par un juif sabbatéen qui, de toute évidence, n’a jamais renié les principes fondamentaux de la doctrine qui lui avait été enseignée dans la famille paternelle. »
Aujourd’hui, je partage les mémoires de l’industriel tchèque-autrichien et vice-bourgmestre de Smíchov à Prague, Moses Porges (1781-1870). À l’âge de 17 ans, Moses vécut des aventures au camp du sectaire Jacob Frank à Offenbach, rejoint plus tard par son frère Leopold Juda Porges (1785-1869). Ils étaient les fils du très respecté mais pauvre Gabriel Porges de la famille Spira. Le nom de famille Spira revêt une importance historique particulière au sein des communautés juives d’Europe centrale et orientale, plusieurs rabbins notables ayant revendiqué ce nom. La famille Spira descend directement du rabbin Rachi, du XIe siècle, et appartient donc à la lignée davidique. De plus, le Baal Shem Tov, fondateur du judaïsme hassidique, aurait affirmé que la famille Spira est l’une des trois lignées pures du peuple juif (étant israélites), les deux autres étant la famille Horowitz (Lévites) et la famille Rappaport (Cohanim).
Les mémoires décrivent la vie de Moses Porges à Prague, où sa famille tenait un commerce. La famille Porges devint disciple de Jacob Frank et de sa fille Ève, et s’installa brièvement à Francfort avant de quitter la secte frankiste en 1800. Selon le célèbre historien du mysticisme juif Gershom Scholem , il y a une différence fondamentale entre la prise de position de Gottlieb Wehle sur le sabbataïsme et le récit, dans les mémoires de Moses Porges. Il écrivait dans un texte paru dans la revue Miscellanies, sous le titre « A Sabbathaian Will from New York » (Un testament sabbatien de New York) :
« Il est difficile de dater précisément la rédaction des mémoires de Porges, mais elles ont dû être écrites à peu près en même temps que le testament de Wehle, alors que Porges était déjà âgé. Il avait vingt ans de plus que Gottlieb Wehle, dont le père est mentionné dans son récit. Porges avait conservé une certaine connaissance des aspects les plus sombres de la vie sectaire à Offenbach, connaissance dont Wehle était dépourvu. Ce dernier ne connaissait manifestement que le côté positif et respectable de la vie et de l’enseignement sabbataïens, et écrivait apparemment de bonne foi lorsqu’il qualifiait de tissu de mensonges et de calomnies les récits répandus sur la secte. Moses Porges, qui met l’accent sur les deux aspects de la question – la haute moralité des derniers disciples juifs de Sabbataï Zevi et de Jacob Frank, ainsi que la pratique continue (bien qu’atténuée) de rites contestés par les fils de Jacob Frank – ne rompit pas tout lien avec la secte après son retour à Prague en 1800, car, selon une autre communication au Dr Stein, il n’était pas tout à fait certain qu’il n’y avait pas, derrière toute cette affaire, quelque chose de plus profond que ce que son jeune âge lui avait laissé entrevoir. »
Les Mémoires de Moses Porges von Portheim (également connus sous le titre de réminiscences sur la cour frankiste d’Offenbach) constituent un témoignage de première main sur la jeunesse de Moses Porges et, dans une moindre mesure, de son frère Leopold Juda Porges, originaires de Prague. Le manuscrit original (en allemand gothique manuscrit) est conservé au Leo Baeck Institute (LBI) de New York, sous la référence liée à la collection Porges von Portheim (LBIJER 277). Le lien qui est fourni ici-même pointe vers cette ressource numérisée, mais l’accès direct au texte complet peut nécessiter une consultation via les archives du Center for Jewish History. Le texte décrit :
- L’enfance et la jeunesse de Moses à Prague : père érudit (Morenu Rabbi Gabriel Porges, de la famille Spira), mère gérant un commerce de rossoli et d’eau-de-vie. Éducation juive traditionnelle, puis autodidaxie (Lessing, Mendelssohn, Schiller, etc.).
- L’initiation au frankisme vers 14-15 ans par Noe Kassowitz, qui présente Jacob Frank (1726-1791) comme messager divin/Messie. Après la mort de Frank, sa fille Ève (dite “Geriza”, “Chewise” ou “Gewira”) dirige la cour à Offenbach, assistée de ses frères.
- Le voyage de Moses (alors âgé d’environ 17 ans) vers Offenbach en 1798, motivé par un recrutement militaire et un désir mystique. Il fuit Prague illégalement via des chemins de contrebandiers, traverse la Saxe et d’autres territoires allemands à pied, subissant la « taxe corporelle » juive, la faim, les pieds blessés, etc. Il apporte 60 florins en offrande.
- La vie à la cour frankiste (« Mähne » / camp) à Offenbach : réception solennelle, audience avec Ève Frank (qu’il décrit favorablement au début : dignité, bienveillance), uniformes, service à table, hiérarchie, cérémonies influencées par le catholicisme et des pratiques antinomiennes sabbatéennes. Son frère Leopold le rejoint plus tard.
- La désillusion progressive, les intrigues, les privations, et finalement la fuite (vers 1799-1800) avec d’autres, y compris des épisodes de vol, d’errance, de police et de retour difficile vers Prague pendant les guerres napoléoniennes.
Après leur retour, les frères se lancent dans le commerce de lin puis l’impression de coton (calicot). Leur usine à Smíchov (Prague) devient l’une des plus importantes de l’empire des Habsbourg. En 1841, lors d’une visite de l’empereur Ferdinand, ils sont anoblis « von Portheim » (du nom de Porto/Portugal). Moses devient vice-bourgmestre de Smíchov et chevalier de l’ordre de François-Joseph.
Le mémoire est mentionné par Heinrich Graetz (dans Frank und die Frankisten, 1868) et a été publié sous diverses formes : extraits en 1868, traduction yiddish par N.M. Gelber (1929), versions allemandes et autres. Ces mémoires sont une source rare et critique sur la dernière phase de la cour frankiste sous Ève Frank, vue de l’intérieur par un adepte devenu désabusé, avant que la famille ne s’intègre pleinement dans la bourgeoisie juive industrielle de Prague. ◾
PORGES VON PORTHEIM COLLECTION (Identifiant : LBIJER 277) — Le dossier contient un mémoire manuscrit (photocopié) et cinq transcriptions (18 pages dactylographiées et annotées). Le mémoire (non daté) décrit la vie de Moses Porges à Prague, où sa famille tenait un commerce. La famille Porges devint disciple de Jacob Frank et de sa fille Ève, et s’installa brièvement à Francfort avant de quitter la secte frankiste en 1800. Le dossier contient également une transcription de la « Biographie nationale juive » de S. Wininger consacrée à la famille Porges.
➽ Mémoires de Moses Porges — D’après le document original manuscrit en allemand gothique, en possession du Leo Baeck Institute (LBI), New York (Identifiant : MS 1076)
➦ Transcrit par Jacqueline Flem (Bruxelles)
Je suis né le 22 décembre 1781. Mon père, Morene Rabbi Gabriel PORGES, un érudit dans tous les domaines du savoir Juif était un homme vertueux et honnête. Les sciences chrétiennes, peu connues des érudits Juifs de ce temps, ne lui étaient pas inconnues. C’était un homme bon et aimable et qui n’a jamais puni ses enfants par des châtiments corporels. Ma mère était une femme au cœur d’or, qui menait les affaires qui nous faisaient vivre. Mon père s’occupait peu des affaires. Il étudiait et tenait des conférences. Les affaires consistaient en la fabrication d’essences de plantes et de fruits et la vente d’eau- de-vie.
Comme c’était la coutume en ces temps-là, on m’enseigna l’hébreu et la traduction de la bible. A l’âge de sept ans j’entrai à l’école israélite allemande, que je quittai déjà à l’âge de onze ans. A cause de mon tempérament très vif, je fréquentais peu l’école. En été, au lieu d’aller en classe, j’allais me baigner dans la Moldau, et en hiver je faisais du patin à glace. Après avoir quitté l’école je voulais étudier, mais mon frère aîné, étudiant en philosophie, y était opposé et influença mes parents afin qu’ils ne me le permettent pas. Ainsi je me trouvais sans aucune occupation et sans enseignement. Grâce à l’aimable soutien de ma chère mère, il me fut possible d’acquérir des livres de Lessing, Mendelssohn, Schiller, mais également de Cramer, Spiess et d’autres encore, notamment dans le domaine de l’histoire et de la géographie. Aussi ai-je acquis quelque savoir grâce à cet auto-enseignement.
Alors que j’avais atteint mes quatorze ans, mon père bien-aimé m’appela dans sa chambre et me demanda d’un ton solennel si je pensais que la Torah révélée contenait tout ce qu’il est nécessaire de connaître pour notre salut spirituel et notre félicité ici et dans l’au-delà. J’étais jusqu’à cette heure un Juif orthodoxe, même s’il se levait en moi certains doutes et certaines hésitations. Il me dit d’un ton cérémonieux : « Il y a à côté de la Torah un livre saint, le Zohar, qui nous révèle les secrets, qui ne sont qu’ébauchés dans la Torah, qui nous invite à un perfectionnement spirituel et qui indique comment y parvenir. Il y a beaucoup de nobles cœurs qui se consacrent à ce nouvel enseignement, la libération d’une pression spirituelle et politique est leur objet et leur but. Dieu s’est révélé de mon temps comme jadis. Tu dois, mon fils, être mis au courant de tout. Monsieur Noa Kassowitz, un des nôtres, t’enseignera. » Je fondis en larmes, embrassai la main de mon père un nombre incalculable de fois. Je le quittai comme ivre et me sentant plus élevé, appartenant désormais à une classe d’hommes plus noble. Il me paraît superflu de rentrer dans les détails de l’enseignement de Kassowitz.

Il est cependant important que je vous dise un peu ce qu’il me fit savoir.
Ces derniers temps, m’expliqua-t-il, un envoyé de Dieu, du nom de Jacob FRANK, également nommé Censlochowa, natif de Pologne, qui avait séjourné un certain temps en Turquie, s’était déclaré être le Messie et, avait rassemblé autour de lui beaucoup d’érudits Juifs renommés, qui le vénéraient et l’adoraient Il gagna un grand nombre de partisans qu’il s’attacha par ses prophéties et ses promesses de délivrance spirituelle et corporelle, principalement par la promesse d’une vie éternelle. Les autorités, qui en furent informées, le condamnèrent à une peine d’emprisonnement. Il passa un temps assez long à la forteresse Censtochan. Enfin libéré, il se convertit au christianisme et avec lui, sa famille et la plus grande partie de ses disciples, afin de libérer les schrins, (esprit sain « sic ») tenus prisonniers par Rome.
Après un certain temps il apparut à Prassnitz en Moravie sous le nom de Baron Frank dans toute sa splendeur et magnificence. Il avait même des gardes de corps qui l’entouraient lors de ses déplacements. Il est connu que l’Empereur Joseph II lui rendit visite. De Prassnitz il déménagea à Offenbach où il emménagea dans sa propre maison, entouré d’un grand nombre de ses partisans, en majorité Polonais.
La conversion à une autre confession est un pas important, qui a sur celui qui le fait une influence durable sur toute la vie. Si ce pas s’accomplit par conviction on peut le considérer comme honorable, mais si c’est par aveuglement passionnel, dont le but n’a pu être obtenu que par lui, il doit conduire au malheur, au reproche amer, lorsque la passion s’est apaisée et que suit une réflexion sereine. Après son décès, sa fille, sous le nom de Gewira, prit la tête des fidèles. Elle n’était plus jeune, à côté d’elle se tenaient ses deux frères Roch et Joseph.
Quelle impression firent ses révélations sur moi, un jeune homme plein de vie, cherchant la vérité, n’est pas à décrire. Le désir ardent du lieu saint s’empara de moi à tel point que je n’avais plus ni tranquillité, ni d’autres pensées que le voyage là-bas. Seulement, comment l’entreprendre, car je manquais de moyens et mon bon père n’était pas en mesure de me les procurer.
Un recrutement général en 1798, où l’on sortait les jeunes gens de leur lit en pleine nuit, fut le motif pour moi de me cacher chez des amis (Salomon Brandeis). Après quelques semaines, afin d’écarter tout danger, il fut décidé que j’émigrerais en Allemagne. Comme cela n’était pas possible légalement, un marchand de Taglitz, dénommé Katz, devait m’emmener à Taglitz. Il m’attendait devant la porte de Strafon. Arrivé à Taglitz on m’envoya chez un vieux Juif de Sobotan, qui devait, par des chemins de contrebandiers, me mener par la montagne jusqu’en Saxe. Pour cela il demanda 2 florins, 1 écu, que je lui donnai volontiers. Me voilà au sommet du Geiersberg. Un jeune homme de 17 ans, tout seul, alors qu’avant, habitué à vivre au sein d’une famille aimante, dorloté par la douce main maternelle, me voici, abandonné de tous, au milieu d’une forêt. Je pleurai. Cependant je trouvai consolation dans le but de mon voyage commencé, Offenbach. Est-ce que les souffrances et privations que j’aurais à subir, compteraient comme épreuve de ma foi dans le nouvel enseignement ? J’avais reçu des miens une somme de 60 florins en or et en argent. En plus j’avais environ 3 florins en petite monnaie, et je fis ici, dans la ferveur de ma foi, le serment de payer mon voyage à Offenbach avec ces 3 Florins, dussé-je souffrir la faim ou mendier, pour apporter en offrande les 60 florins à la divine maîtresse.
Plein de courage et de détermination, je continuai mon chemin et arrivai vers le soir à Fürstenau, un petit village saxon. Après un dîner frugal, on arrangea pour moi une couche de paille dans la vaste salle de l’auberge, où je m’étendis, très fatigué, et m’endormis rapidement. Aux environs de minuit un vacarme me réveilla, un homme, auquel mon imagination donna une taille de géant, entra dans la salle avec un énorme bâton et un ballot sur le dos. Derrière lui un semblable, et ainsi de suite jusqu’à ce que la salle de l’auberge fut remplie. Ma peur et ma crainte étaient celles d’un jeune homme de 17 ans qui n’avait encore rien vécu. Une heure plus tard ils quittèrent l’auberge après avoir bu bière et eau-de-vie. Plus tard j’appris que c’étaient des contrebandiers. Au matin je continuai mon voyage vers Dresde. Tout de suite, à l’entrée de la ville, je fis une expérience désagréable et blessante. Je devais payer une taxe corporelle. Pour le bonheur d’être né Juif on devait payer, presque dans toute l’Allemagne, une taxe corporelle tout comme les chers bestiaux. Après quoi on fouilla mon sac de voyage. Le préposé y découvrit un bonnet de nuit neuf, non encore employé et pour lequel j’ai dû payer la douane et une amende parce que je ne l’avais pas déclaré. Tout cela entama sérieusement mon petit capital. A Dresde j’avais été recommandé à un Monsieur Eibenschütz, un des nôtres. Celui-ci était un beau jeune homme, mais sourd et bègue à tel point qu’il était presque impossible de le comprendre. Après avoir lu la lettre de recommandation, il m’accueillit très chaleureusement avec un baiser et une poignée de main. Durant mon séjour à Dresde il m’offrit le logis et la nourriture et il me procura un passeport comme sujet saxon, afin de m’éviter l’ennuyeuse taxe corporelle des Juifs. Je restai à Dresde pendant les fêtes de Pâques. Au moment des adieux, Monsieur Eibenschütz, cet homme aimable et bon, me donna deux écus.
Par un superbe temps de printemps je quittai Dresde. C’est à pied que je continuai mon voyage à Offenbach, enivré et exalté par le but que je poursuivais. Au début j’allais dans cette ivresse, léger et chantant, malgré le lourd sac de voyage que je devais porter. Vers le soir j’arrivai à Meissen où, après avoir dîné, je m’endormis sur une couche de paille jusqu’au matin, malgré mes pieds douloureux et blessés. Je me levai de ma couche, mais il me fut impossible de marcher, ni même de mettre mes bottines. Une triste situation lorsqu’on court avec impatience vers un tel but. Je n’avais d’autre solution que de marcher pieds nus et de poursuivre le chemin vers Leipzig avec des pieds douloureux et gonflés. J’arrivai devant cette ville le troisième jour. Les nuits précédentes je les passai à Oschatz et Wurzen. On ne me permit pas de passer par Leipzig, et, accompagné par un policier, on me conduisit autour de la ville sur la route de Weimar. Cette route je la cheminai péniblement, accablé de douleurs et de faim jusqu’à ce que, découragé et faible, je m’affaissai sur la chaussée. Après y être resté environ une heure, une calèche arriva de Leipzig; lorsqu’elle fut assez proche je fis un effort pour me relever et vis qu’elle était vide. Je demandais au cocher où il allait. « A Weimar » dit-il. « Moi aussi je veux y aller, voulez-vous m’emmener ? » – « Oui » dit-il. – « Que devrai-je payer ? » lui demandai-je, « Je suis pauvre et ne peux pas payer beaucoup ! » – « Qu’il monte, nous nous arrangerons ! » Je mis mon sac de voyage dans la voiture et montai. La voiture se mit en mouvement et poursuivit sa route. Quel sentiment de délice d’aller de l’avant dans une voiture aussi confortable, après avoir souffert mille tourments, et en pensant aux 12 lieux que j’allai parcourir si agréablement !
La nuit était tombée quand nous arrivâmes à Weissenfels. Le cocher descendit dans un hôtel. Deux garçons, chacun un chandelier à plusieurs branches à la main, arrivèrent pour soulever l’hôte hors de la voiture. Lorsqu’ils me virent descendre, l’un d’eux dit: « Celui-là, sa place est à l’auberge, pas ici ! » Mon brave cocher m’indiqua le chemin et me promit de venir me chercher tôt le matin. Mon repas du soir consista en un morceau de pain noir et un verre de bière. Sur ma couche de paille je dormis toute la nuit sans interruption et me levai tôt ayant repris des forces. Je ne dus pas attendre longtemps et déjà mon cocher arriva. Je mis mon sac de voyage dans la voiture, montai derrière et nous voilà repartis. Ainsi se passa toute la journée, à l’exception de midi où nous mangeâmes. Le soir nous nous arrêtâmes dans un village pour y passer la nuit. Le lendemain nous poursuivîmes notre route. Vers 10 heures nous arrivâmes à Weimar. A quelque distance de la ville, le cocher me fit descendre. Après avoir sorti mon bagage je descendis plein d’hésitation de la voiture. Que demandera le cocher pour l’opportunité qu’il m’avait offerte ? Timidement je demandais ce que je lui devais. Il m’est difficile d’exprimer en paroles ma joyeuse surprise lorsque l’aimable cocher ne me réclama que 20 Kreutzer, avec la remarque qu’il ne me réclamait que ce qu’il avait dépensé pour moi en argent comptant. Je passai par Weimar sans m’y arrêter et arrivai le soir à Gotha. (J’étais d’abord à Erfurt, et le soir à Gotha) J’entrai dans une auberge où je demandai de la bière et du pain. Dans une pièce contiguë une table était dressée pour beaucoup de personnes et il y avait un air de fête. On apporta différents rôtis, gâteaux, fruits et divers autres mets. On fêtait le baptême d’un enfant. Je n’avais plus mangé de viande depuis Dresde. Les odeurs des aliments m’excitaient. Voilà que la patronne vient près de moi et dit : « Je vois qu’il est l’enfant de braves gens »; et elle mit devant moi une assiette avec du rôti, des œufs et de la pâtisserie. Le lendemain après-midi j’arrivai devant les portes de Erfurt. En ce temps-là il y avait là une garnison autrichienne. Ici on m’arrêta pour me demander de payer 2 florins de taxe corporelle. Toute résistance était inutile, même ma proposition de ne pas passer par Erfurt. On confisqua mon bagage. Finalement le receveur acquiesça à ma requête de m’amener devant le capitaine de la ville. J’y fus conduit par un soldat. Le capitaine n’était pas à la maison, mais en visite chez une Baronne. Je demandai qu’on m’y conduise et je fus introduit. A la question ce que je désirai, je lui exposai qu’il était injuste de réclamer 2 florins de taxe corporelle à un pauvre compagnon de passage parce qu’il est de foi juive. Il répondit que c’est la loi du pays. Là-dessus je lui dit : « Cela, le receveur peut le dire, mais vous, comme haut fonctionnaire éclairé, devez admettre que cette taxe est destinée aux Juifs qui font des affaires et du commerce et non aux pauvres compagnons de passage. » Et beaucoup d’autres choses encore. Le capitaine de la ville fit encore des difficultés, alors la Baronne pris la parole et dit en français : « Le jeune homme a raison, il serait cruel de réclamer une somme aussi importante et qui est si intolérante. » Sur ce, le capitaine de la ville me donna un document manuscrit qui me libéra de toute taxe. Le soir j’arrivai à Gotha. Je poursuivis mon chemin vers Offenbach par Eisenach, à travers la Hesse jusqu’à Hanau où j’arrivai un midi sans autres aventures. L’espoir d’arriver encore ce jour, dans la soirée, à Offenbach accélèrent mes pas. J’étais dans un état d’âme et d’excitation indescriptible. Le rassemblement des fidèles à Offenbach se nommait “Machine” et “camp” par référence au camp des Israélites sous Moïse. Dans cette “Machine” je devais, encore le jour même, faire mon entrée et être accueilli.
Le soir, il faisait déjà sombre, j’arrivai à Offenbach, ville ouverte. Il pleuvait. Je demandai la ferme polonaise. On m’envoya à l’autre bout de la ville. Une maison imposante. Je pleurai dans un recueillement religieux. Je montai quelques marches et tirai la cloche. On ouvrit, un jeune homme en habits turcs me souhaita la bienvenue, me serra dans ses bras, m’embrassa, me nomma frère et me dit que l’on m’attendait. Plusieurs Maminim ce rassemblèrent, parmi eux un vieil homme d’allure respectable, avec des cheveux blancs comme neige, en uniforme de capitaine, qui se nommait Cinsky. Celui-ci me conduisit dans sa chambre au deuxième étage. Il m’assura qu’il m’assisterait en tous temps de ses conseils paternels et m’indiqua comment je devais me comporter lors de l’audience attendue chez la sainte mère. Encore le même soir beaucoup de Maminim me rendirent visite, des vieux comme des jeunes.
Le lendemain je fus appelé à l’audience chez la Gewira. Elle habitait le deuxième étage. Dans le vestibule, où une femme de chambre m’accueillit, je devais attendre quelque temps. Comme j’étais ému et comme mon cœur battait ! Finalement une porte s’ouvrit et j’entrai. Je n’osai pas regarder la Gewira en face, m’agenouillai devant elle et embrassai son pied comme on me l’avait prescrit. Elle dit quelques mots gentils, loua mon père et aussi ma décision de venir ici. Quand je me retirai, je déposai ma petite bourse, qui contenait environ 60 Florins en or et en argent, sur la table et m’en allai à reculons par la porte. L’impression que fit la Gewira sur moi était toute de noblesse et des plus favorables. Le visage, charmant, exprimait bonté et douceur, l’œil une sainte exaltation. Elle était avancée en âge, mais d’apparence charmante. Mains et pieds adorables. Comme je l’appris plus tard, je devais trouver grâce à ses yeux. J’étais, sur ordre supérieur, affecté à la Siberia, comme la plupart des jeunes gens, qui devaient servir les trois maîtres à table, aux sorties quotidiennes et le dimanche à l’église. Nous habitions dans la même chambre. Cela me donnait l’occasion, surtout à table, d’observer les maîtres de près. Je reçu un uniforme de chasseur, à la place d’un chapeau une casquette de cuir vert avec garniture métallique. C’était reconnu comme un grand honneur d’appartenir à ce corps. Je servais souvent à table et ma place était derrière la chaise de la Gewira. On mangeait dans une salle assez spacieuse. Nous étions trois à être affectés au service des trois maîtres. Nous pouvions consommer les restes de nourriture après les repas. Étant donné que tous les habitants de la maison, et même certains qui logeaient dehors, allaient chercher leur repas de midi, qui consistait en une soupe et un légume de très mauvaise qualité, à la cuisine communautaire, nous apprécions tout particulièrement notre nourriture. Chaque dimanche il y avait la parade à l’église, à laquelle devaient participer tous ceux qui portaient un uniforme. Je ne fréquentai que mes coreligionnaires, j’avais surtout un faible pour les plus âgés, parmi lesquels il y avait des hommes très honorables comme Wolowsky, Demlutzky, Matuschefsky, Cherwiesky. Les plus jeunes, surtout mes camarades de chambre, qui étaient certes croyants dans leurs propos, mais, comme de si jeunes hommes, imprudents, et malgré la moralité générale très sévère, leur comportement n’était pas aussi rigoureux. La fréquentation de l’autre sexe n’existait pas. Le mariage était strictement interdit, et même un matin, dans une Bisjoke (Sic), était ordonné que celui qui sentait une inclinaison pour une femme devait se faire donner 10 coups de verge. Et, ô surprise ! presque tous les jeunes gens se les laissaient administrer. A cette occasion je dois remarquer que presque journellement cette sorte de visions (sic) étaient proclamées, alternativement par l’un des trois maîtres, que l’on consignait dans un livre; duquel on faisait également des copies. Tous les jours, nous les jeunes gens, devions aller à l’exercice avec un maître d’exercice polonais. Cependant tous les fusils et sabres furent cachés quand, en 1799, les Français entraient à Offenbach.
L’été 1798 arrivèrent à Offenbach trois fils de Jonas Wehle, et, avec eux, mon plus jeune frère Juda Léopold. Les Wehli étaient des jeunes gens bien élevés et bien instruits. Ils s’appelaient Abraham, Jontef et Ekiba et reçurent les noms de Joseph, Ludwig et Max. Mon frère reçut le nom de Carl le jeune. Il avait 17 ans et manquait d’assurance. On lui enjoignit de prendre des leçons de coiffure. En automne de la même année, mon bon père vint en compagnie des messieurs Jonas et Aron Beer Wehli. J’étais ivre de joie de revoir mon cher père bien-aimé. Les trois honorables et érudits messieurs furent accueillis solennellement par tous les Maninim et furent présentés le lendemain matin aux hauts personnages. Ils déposèrent des offrandes aux pieds de la Gewira, les Wehli en or, ce qui était spécialement apprécié. Tous les deux étaient des gens fortunés. Mon bon père, qui avait des moyens limités, apporta une pièce de batiste.
Ce cadeau fut à l’origine du doute qui commençait à naître en moi. Dans ma foi exaltée, je commençai pourtant à remarquer, et bientôt à être persuadé, que tout, ici, n’était que tromperie.
A cause de leur exaltation, plusieurs centaines de braves gens, venus de cent lieues à la ronde, étaient ainsi exploités, s’appauvrissaient et devenaient malheureux. Dans la même année vint à Offenbach Monsieur Salomon Zerkowitz, jadis très fortuné. Il apporta encore quelque argent, mais dût le sacrifier selon les ordres. Cela consistait principalement en obligations d’État autrichien, que j’ai dû aller négocier à Francfort, chez le vieux Rothschild, contre de l’argent. Monsieur Zerkowitz était un homme bon et honnête, il pleura lorsqu’il dut abandonner son dernier bien.
A côté de la salle à manger il y avait la chambre sainte où se trouvait encore le lit et les vêtements du saint père (c’est ainsi qu’on nommait Jacob FRANK, le père de la Gewira et de ses frères). Dans cette pièce il faisait sombre, les fenêtres étaient occultées, ici l’on priait; devant le lit s’agenouillaient les croyants en de ferventes prières. L’entrée était permise toute la journée. Devant l’entrée de la salle à manger deux jeunes filles en costume d’amazone avec fusil et sabre montaient la garde. C’étaient, la plupart du temps de jeunes et jolies filles qui y étaient destinées.
Comme je l’avais dit auparavant, une réflexion de « saint Joseph », à table, en ma présence, au sujet du peu de valeur de l’offrande de mon père me blessa. On accordait plus d’importance à la valeur du don qu’à l’homme qui l’offrait. A partir de ce moment je commençais à réfléchir et à observer. Au début je repoussais ces pensées négatives, tenais pour sacrilège de douter de ce que beaucoup d’hommes excellents et savants croyaient; j’allais dans la chambre sainte et regrettais. Cependant je trouvais de nouveau la raison d’une rechute. Parmi les habitants de ma chambre il y avait aussi un jeune homme de Dresde du nom de Johann Hofsinger. Celui-ci se rapprocha de moi à ce moment-là, et après quelques préparatifs et après avoir tâté le terrain, il me laissa deviner qu’il n’était pas d’accord avec tout ce qui se passe et s’était passé ici. Pensant que je n’allais pas le dénoncer, il avoua finalement qu’après un examen approfondi il en est venu à comprendre, enfin, qu’une incroyable imposture s’exerçait ici, et que les croyants qui se trouvaient ici avaient fait de si grands sacrifices, qu’ils ne pouvaient pas accepter l’idée que tout n’était que tromperie. Aussi les avait-t-on dépouillé de tous moyens de retourner dans leur pays si éloigné. Par de semblables et fréquentes conversations nous en sommes venus à la décision de fuir. Hofsinger proposa de prendre des moyens qui n’étaient pas compatibles avec l’honnêteté et la réputation de notre famille, car nous étions sans moyens et sans le moindre sous vaillant. J’écrivis pour cela à mon frère, le Dr. PORGES, et le mis au courant de ma décision de quitter Offenbach. Je le priai de m’indiquer une maison à Francfort où nous trouverions refuge et les moyens nécessaires à la poursuite de notre voyage. La réponse ne se fit pas attendre, la famille se réjouissait de notre intention et nous donna le nom d’un Monsieur Neustadtl à Francfort où nous aurions de l’argent et où on nous accueillerait amicalement. On commença alors sérieusement les préparatifs. Je mis mon frère au courant de mon projet, lui montrai la lettre de notre frère; il se déclara immédiatement d’accord de me suivre en tout. Maintenant nous nous consultions pour savoir comment nous allions nous éloigner de Offenbach. Nous décidions de le faire tôt, vers 4 heures du matin, en passant par le jardin. Nous décidâmes cela parce que peu de temps auparavant, un Polonais, qui appartenait à la communauté, fut repris et puni. Comme c’était souvent notre tour de garde la nuit, je m’arrangeai de telle façon que se soit Hofsinger et moi qui fussions de garde. N’ayant pas beaucoup de bagages nous en fîmes un baluchon. Le soir avant notre fuite je fut appelé chez la Gewira par une femme de chambre. La nuit tombait déjà quand j’entrai dans le cabinet. Le chien favori, un lévrier, qui me connaissait et n’aboyait jamais en ma présence, m’attaqua violemment. L’heure inhabituelle de la convocation, l’exceptionnelle attaque du chien m’effrayèrent, je nous crus découverts et dénoncés. Je tombe à genoux. La Gewira ordonna au chien de se taire en disant : « Qu’as-tu aujourd’hui, tu ne connais pas mon cher Carl ? » Elle s’adressa à moi en polonais : « J’ai remarqué que ton uniforme est usé, tu peux aller demain à Francfort et t’en commander un autre. » Elle me demanda si je n’avais pas d’autres désirs. J’étais très touché et j’aurais presque, repentant, tout avoué face à pareilles faveurs et grâces. Elle me donna la main pour la baiser et me congédia. Je m’éloignais en pleurant, car j’honorais et aimais cette grande dame; j’avais 19 ans à l’époque. A minuit je fus remplacé par un autre garde, et j’allai me reposer. Vers deux heures il fallut se lever et mettre nos quelques vêtements et linge dans un chiffon; j’évitai d’emporter ce que je n’avais pas apporté. Hofsinger et mon frère suivirent mon exemple. A quatre heures je pris de nouveau la garde avec Hofsinger. Nous avions déjà nos bagages avec nous. Nous étions de faction dans le corridor du rez-de-chaussée devant les appartements des saints Bernard et Joseph. Lorsque mon frère descendit l’escalier nous mîmes nos fusils dans un coin, allâmes, le cœur battant, dans la plus grande excitation, dans la cour, exposés au danger d’être retenus par le cocher ou les valets d’écurie. De là dans le jardin par-dessus la palissade en bois et nous voilà libres.
Nous nous dirigeâmes vers le bois tout proche, arrivâmes à Oberrad et vers six heures à Francfort. Monsieur Neustadtl, à la recherche duquel nous nous mîmes aussitôt, nous reçut très aimablement, nous offrit le gîte et le couvert et nous donna l’argent qu’il reçut de notre famille. Ensuite, ce même jour, nous allâmes acquérir quelques vêtements pour moi et mon frère. Le lendemain matin nous eûmes l’occasion de trouver un transport pour Seligenhof, de là, par la forêt du Spessart, nous arrivâmes à Eselbach où nous passâmes la nuit. Avant cela nous eûmes une grande frayeur d’être dévalisés par plusieurs hommes qui sortaient devant nous de la forêt. Notre cocher s’arrêta et nous montra en tremblant les hommes qui s’alignèrent sur la route. Alors nous entendîmes derrière nous sonner un postillon qui se rapprocha rapidement. Les hommes retournèrent dans la forêt et nous poursuivîmes notre chemin en compagnie de la diligence jusqu’à Eselbach. Nous fûmes avisés par notre famille que nous devions nous rendre à Fürth et d’attendre d’autres instructions là-bas. De Eselbach à Fürth nous fîmes le voyage à pied, en passant par Würzburg. Sur la route de Eselbach à Würzburg je sentis brusquement une faim terrible me ronger et qui m’affaiblit à tel point que je ne pus continuer et dus m’allonger. Heureusement arrivèrent par là des paysannes qui me donnèrent un morceau de pain. Plus tard des médecins m’affirmèrent, que si je n’avais rien eu à manger je ne me serais plus relevé et aurais péri. Arrivés à Fürth nous prîmes logement dans une auberge. Hofsinger fut absolument sans moyens et il fallut l’entretenir avec l’argent que nous recûmes de notre famille à Francfort. Je dois ajouter ici que Hofsinger commit une malhonnêteté à Offenbach avant notre départ. Il s’empara des clés des coffres de messieurs Joseph Wehli et Johann Klarenberg, que ce dernier cachait en-dessous de l’oreiller sur lequel il dormait, pour s’approprier le Livre des visions et une jacquette en toile. Il dut me donner le livre, car il aurait pu en faire mauvais usage. Ce que Hofsinger fit à Offenbach il le répéta à Fürth; il me prit la nuit le sus-nommé livre des visions que je cachais sous mon oreiller, s’en alla et ne revint plus. Il a vendu le livre au gendre de Monsieur Zerkowitz qui habitait Fürth, et celui-ci n’en fit pas mauvais usage.
Nous avions des lettres de recommandation pour plusieurs messieurs à Fürth, parmi lesquels Monsieur Moses Gosdorf, un des plus considéré, desquels nous fûmes reçus aimablement et invités à leur table. De la maison on nous avisa de rester à Fürth jusqu’à ce que nous recevrions l’ordre d’entreprendre le retour au pays. Nous restâmes à Fürth pour les fêtes de Pentecôte. Après les fêtes nous recûmes une convocation de la police nous enjoignant de quitter Fürth endéans les 48 heures. J’appris que ceci eut lieu à la demande du conseil administratif Juif. Par Monsieur Gosdorf, j’appris que nous étions expulsés parce que je m’étais fait raser avec un rasoir. Rien n’y fit, il a fallu partir. Nous allâmes dans un faubourg de Nürnberg, car la ville n’autorisa pas les Juifs à y séjourner. Les lettres de la maison que nous fîmes adresser à Fürth, nous allâmes les chercher là-bas. Enfin nous fûmes avisés que nous pouvions entreprendre notre voyage de retour au pays, ce que nous fîmes aussitôt. Lorsque nous arrivâmes dans le dernier village Bavarois près de la frontière, je reçus une missive me disant de ne pas traverser la frontière, car nous courrions le risque de nous faire prendre comme recrues. On nous demanda d’aller à Bayreuth et à la missive était jointe une recommandation pour un Monsieur Engel. Je dois encore mentionner un incident survenu dans le faubourg de Nürnberg, Gostenhof. Alors que nous étions dans une auberge pour notre repas de midi, consistant en un verre de bière et du pain beurré, un hôte, facilement reconnaissable comme Juif, demanda si nous étions Juifs. Là-dessus celui-ci se mit à proférer des insultes et nous lança sa malédiction : que nous devions prendre une Misse Meschine (insulte de mort) parce que nous mangions avec un couteau et du beurre d’un goy. J’appelais l’aubergiste et lui dit que le Juif m’insultait parce que je me servais de son couteau. « Est-ce si peu propre chez vous ? » Sur ce l’aubergiste empoigna les chers Juifs et les mit dehors.
Nous allâmes directement à Bayreuth et y arrivâmes le lendemain matin. Monsieur Engel, un homme beau et imposant, nous reçut aimablement et, après avoir lu la lettre de recommandation, il nous invita à loger chez lui. On nous prépara deux belles chambres bien meublées, et cet honorable homme nous offrit le petit déjeuner, le repas de midi et le repas du soir. Il regrettait de ne pouvoir nous recevoir à sa table parce qu’il était en profond deuil de son épouse, qu’il avait infiniment aimé, qui était belle et aimable et dont la perte le rendait inconsolable. Nous nous plaisions beaucoup chez Monsieur Engel et le séjour à Bayreuth était fort agréable. Nous vîmes Monsieur Engel rarement. Après un séjour de quatre semaines, Monsieur Engel me fit appeler et me dit que la vie sans occupation, dans l’oisiveté, était surprenante pour des jeunes gens. C’est pourquoi il se serait adressé à un ami à Hambourg et aurait même déjà obtenu un emploi pour moi, emploi que je pourrais occuper immédiatement. Je le remerciais pour sa bonne intention, mais qu’il me fallait d’abord demander l’accord de mes parents. Comme celui-ci ne vint pas, mais qu’on nous donna au contraire l’espoir de pouvoir bientôt retourner à la maison, je communiquai cela à Monsieur Engel. Celui-ci déclara, puisque nous refusions sa proposition bien intentionnée, nous devions quitter sa maison. Il me promit de me donner une lettre de recommandation pour Monsieur N., propriétaire d’un domaine Emet près de Burgkundstadt, un ami à lui qui nous recevrait aimablement.
Nous prenions la route; c’était au mois d’août, une journée très chaude. Vers midi nous passâmes par Burgkundstadt. Avant d’arriver à la ville j’enlevai ma veste et la mis sur le sac de voyage que je portai. Dans la poche de ma veste j’avais une petite bourse avec environ 40 florins. De Burgkundstadt à Emet il y a une fameuse côte à escalader. Nous avions grimpé la moitié de la côte lorsque je demandais à mon frère Léopold, qui marchait derrière moi : « La veste se trouve-t-elle toujours sur le sac de voyage ? » – « Non, tu l’as perdue ! » C’était un coup de tonnerre pour moi. L’argent se trouvant dans la veste était tout ce que nous possédions. Je me jetai par terre ne pouvant plus me tenir debout. Mon frère Léopold dévala la côte à travers Burgkundstadt, demandant des renseignements à tous ceux qu’il rencontra, mais sans succès. Il alla devant la porte de la ville lorsque quelqu’un lui demanda ce qu’il cherchait et lorsqu’il le lui dit, il le conduisit chez un tanneur qui avait trouvé la veste. Au début celui-ci voulut le nier. Sur l’insistance de Léopold et en lui expliquant combien nous étions malheureux et misérables, le tanneur apporta la veste et la petite bourse se trouva dans la poche. Il a fallut donner quelques florins de récompense au tanneur. Qui peut décrire mon ravissement quand je vis mon frère grimper la côte en courant, tenant la veste à bout de bras. L’après-midi nous arrivâmes à Emet, un petit village. J’allai immédiatement au château pour remettre ma lettre à B.. On m’envoya au jardin. Je trouvai là deux hommes, l’un vêtu de blanc et constellé d’étoiles, l’autre en robe de chambre. Celui-ci me demanda ce que je désirai : « J’ai une lettre à remettre à Monsieur le Baron. » Il la prit et la décacheta. Tandis que l’autre Monsieur s’approcha, regarda dans la lettre et demanda : « Qui est l’expéditeur qui t’appelle cher ami ? » – « C’est un Monsieur Engel à Bayreuth. » – « Quoi, un Juif ose te nommer ami ? » Le Baron dit embarrassé : « Cet Engel est un ami du ministre Hartenberg. » Le Baron me demanda de revenir le lendemain. Lorsque je me présentai de nouveau le jour suivant il me fit des reproches que je lui eut remis la lettre en présence de son frère, le Reichshofrath (haut fonctionnaire d’état). Il parla avec moi dans le jargon Juif. Finalement il me dit : « Mon ami Engel vous a chaudement recommandé à moi, aussi je suis prêt à vous accueillir ici. Vous pouvez vous bâtir une maison ici, faire du commerce et je vais aussi créer un Beschaim Juif, où vous pouvez vous faire enterrer. »
Le décret d’anoblissement des Porges von Portheim (1879). Les armoiries de Moses Porges qui lui furent octroyées à l’occasion de son élévation à la noblesse autrichienne en tant qu’« Edler von Portheim » le 5 juin 1841. Le même jour, son frère Juda Leopold Porges fut également anobli en tant qu’« Edler von Portheim », mais ses armoiries arboraient une rose au lieu d’un cerf. Source : Frances Bildner, arrière-arrière-arrière-petite-fille de Leopold Juda Porges von Portheim, Royaume-Uni, 2002.
Nous nous sentîmes complètement abandonnés dans ce misérable village. Il y avait quelques familles juives pauvres, parmi eux quelqu’un originaire de Bohême qui nous témoignait quelque sympathie. Comme nous lui disions que nous attendions du courrier de la maison, qui nous demanderait de rentrer à la maison dans peu de temps, il nous donna le conseil de prendre des Pletten, c’est-à-dire de schnorren comme voyageurs sans moyens, dans les communautés juives environnantes. Après qu’il eut insisté longuement, nous finîmes par accepter de faire un essai. Notre donneur de conseil inscrivit les noms des villages où il y avait des communautés juives et nous voilà partis. Au premier essai nous nous sentions déprimés et honteux. Au… on dut pour le… chercher l’hôte. Ils sont généralement marchands de bestiaux, et absents durant la semaine. On est reçu par la ménagère, on reçoit le soir une soupe et du pain, une couche pour la nuit, le matin de nouveau une soupe et quelques Kreutzers. Bientôt nous en eûmes assez et renonçâmes. Nous reçûmes une missive de la maison nous demandant d’aller à Bamberg, et de nous présenter là au président de la communauté juive, Monsieur Abraham Neuzedlitz pour lequel était jointe une lettre de recommandation. Nous nous mîmes tout de suite en route. C’était en l’an 1800 au mois de septembre. Nous nous approchâmes du front. Les Français avaient passés Regensburg, les Autrichiens étaient à Bamberg. Les villages où nous passions étaient occupés par les soldats autrichiens. Tard le soir nous arrivâmes dans un village assez grand aux environs de Bamberg. Nous voulions entrer dans la première auberge, mais nous étions renvoyés, de même de la seconde. Lorsque l’aubergiste de la troisième voulut également nous renvoyer, c’était un vieil homme, nous lui faisions des reproches de nous exposer ainsi, la nuit, aux intempéries. Finalement, après avoir longuement insisté il dit que nous étions des espions français. Nous lui assurions que nous étions Autrichiens, ce qu’il ne voulait pas croire. Après cela nous lui avons dit que nous étions Juifs. « Montrez les dix commandements ! » Nous ne pouvions pas les montrer, parce que nous n’en avions pas. Alors l’aubergiste apporta une miche de pain. « Comment cela se dit-il en hébreu ? » – « Lechem », dis-je et le bon vieux était satisfait. Nous nous restaurâmes avec le Lechem, beurre et bière. Le lendemain midi nous arrivâmes à Bamberg et allâmes immédiatement donner notre lettre de recommandation à Monsieur Abraham Neuzedlitz. Nous fûmes, après qu’il eut lu la lettre, amicalement accueillis et invités à loger chez lui. Monsieur Abraham Neuzedlitz était un vieil homme simple, totalement Juif en paroles et façon de se vêtir, mais aussi hospitalier et charitable. Il nous conviait à sa table le samedi et les jours de fête. C’était un homme honnête et pieux. Lorsqu’il rentra de la synagogue le jour du Grand Pardon, il nous invita à l’accompagner au grenier pour levune mekadisch, c’est-à-dire sanctifier la lune par une prière, ce que nous n’avions encore jamais fait. Lorsque le brave homme produisit son hébreu ashkénaze nous dûmes retenir notre rire. Mais quand il se donna en spectacle pour le Scholem elechem en sautillant et bondissant, nous ne pouvions plus nous retenir de rire et celui-ci éclata avec force. Le bon vieil homme se figea de surprise, nous quitta, et le lendemain matin nous reçûmes l’ordre de quitter sa maison.
De la maison nous reçûmes en ce temps-là une lettre nous demandant de nous rendre à Leipzig, où il y avait actuellement la foire, et selon les possibilités, soit de rentrer à la maison, soit d’aller à Francfort sur la Oder, où se trouvait de la famille. Nous nous mîmes en route tout de suite le lendemain de bonne heure, voulant arriver à Bayreuth le soir. Nous atteignîmes le soir même le dernier village avant Bayreuth. Là se trouvait un aubergiste devant son auberge, qui nous déconseillait de poursuivre notre chemin car un orage menaçait. Nous remerciâmes pour le bon conseil et pensâmes qu’il voulait nous suggérer de faire halte chez lui, et continuâmes à marcher. Nous eûmes à peine marché une heure et quart lorsque l’orage éclata avec une grande violence et le ciel devint si sombre que nous nous écartâmes de la route. Nous nous trouvions dans un petit bois où on avait déraciné des arbres; nous sommes tombés dans les trous jusqu’aux hanches et étions arrosés par en-haut par une pluie battante et par en-bas par l’eau accumulée dans les trous, ce qui faisait que nous étions complètement trempés. Après avoir erré assez longtemps nous apercevions une lumière dans le lointain vers laquelle nous nous précipitâmes. Lorsque nous nous approchâmes nous trouvâmes une auberge de laquelle sortait une musique bruyante. La patronne qui vint vers nous dans le couloir, refusa de nous héberger, parce que, dit-elle, elle n’avait pas de place et qu’il n’y aurait pas de repos pour nous car on célébrait un mariage, ce qui allait durer toute la nuit. Elle nous conseilla de continuer un bout de chemin où, à la Phantasie, on nous hébergera et trouverons une nuit calme. La Phantasie était un parc d’attraction non loin de Bayreuth. Arrivé là nous avons trouvé l’aubergiste tout seul, parce que sa famille était à la ville. Il n’y avait pas non plus de clients. Nous étions, comme je l’ai déjà mentionné, trempés jusqu’aux os. Je priai l’aubergiste d’allumer le poêle, ce qui fut fait, et commandai, à défaut d’autres choses, pain, beurre et bière. Léopold ne voulut pas manger, il préféra se réchauffer. J’eus à peine avalé quelques bouchées quand j’entendis un grand coup. Je me retournais et vis mon frère allongé par terre, sans connaissance. J’appelai l’aubergiste et le priai d’aller quérir un médecin. Il dit qu’il n’y en a pas dans les environs. Nous transportâmes l’inconscient dans une chambre au premier étage, nous le dévêtîmes et dûmes couper ses bottines sur ses pieds…
[Le mémoire se termine ici.]

AUTRE SOURCE : « L’histoire de Moses Porges » et « L’histoire de mon grand-oncle et de mon grand-père » —Identifiant : 499243— Traduction allemande par Gabriele Jordan, née Porges v. Portheim, des mémoires yiddish originaux : enfance et éducation à Prague ; introduction au cercle frankiste par le père de l’auteur ; voyage à Offenbach ; description détaillée de la « cour » de Jakob Frank à Offenbach. Comprend également une version imprimée du texte yiddish original, précédée d’une introduction, « Les mémoires de Moses Porges », par l’historien Nathan Michael Gelber, publiée dans “Schriften des Jiddisch Wissenschaftlichen Instituts” Wilna, vol.1.
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En tant qu’auteur et chroniqueur indépendant, Guy Boulianne est membre du réseau d’auteurs et d’éditeurs AuthorsDen et de la Nonfiction Authors Association (NFAA) aux États-Unis. Il adhère à la Charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération internationale des journalistes (FJI).













