En 1901, le professeur d’otologie et de laryngologie, Dr Paul Garnault, publiait dans les Bulletins et mémoires de la société d’anthropologie de Paris (BMSAP) une critique du livre du théologien Hermann Leberecht Strack, intitulé « Le sang et la fausse accusation du meurtre rituel ». Il s’agit de la traduction française d’un ouvrage publié une première fois à Munich en 1891 chez C. H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung (Oscar Beck), sous le titre « Der Blutaberglaube in der Menschheit, Blutmorde und Blutritus », dont la traduction exacte est plutôt « La superstition du sang dans L’humanité, les meurtres de sang et le rite du sang ». Selon la Bibliothèque nationale d’Israël (הספרייה הלאומית), certains exemplaires de cet ouvrage ont été pillés par les nazis pendant la Shoah et sont parvenus à la Bibliothèque nationale dans le cadre du projet « Trésors de la diaspora ».
Le livre de Hermann Strack est plein de recherches curieuses sur le mystère du sang au point de vue des rites magiques. Voici un bref extrait de la table des matières qui en révèle tout l’intérêt : le sang humain sacre le serment. — Rite du sang. — Le sang d’autrui comme remède. — Le sang humain, spécifique de la lèpre. — Sacrifices humains. — La pharmacie stercorale et la superstition du sang chez les Juifs. L’auteur donne quantité de recettes magiques dans la composition desquelles le sang et la graisse s’allient dans de mystérieux amalgames, soit pour des guérisons extraordinaires, soit pour des envoûtements d’amour irrésistibles, soit pour des volts (sic) de haine implacable. L’ouvrage est écrit en faveur des juifs en s’appuyant sur les bulles des Papes, les témoignages de divers prélats et du général des Dominicains.
L’ouvrage volumineux du théologien offre un examen historique et sociologique approfondi de la signification du sang dans les croyances religieuses et les superstitions à travers diverses cultures. Il plonge dans le contexte historique du sacrifice humain, explorant sa prévalence dans les civilisations anciennes et son contraste frappant avec la loi religieuse juive, qui interdisait strictement de telles pratiques. L’auteur enquête méticuleusement sur la diffamation du sang, fournissant une analyse détaillée de ses origines et des preuves historiques, ou leur absence, soutenant cette affirmation. Cette étude approfondie explore plus en détail les thèmes plus larges de la superstition sanguine, son rôle dans la criminalité et sa manifestation dans les pratiques thérapeutiques populaires au sein de diverses communautés, ce qui en fait une ressource cruciale pour les érudits, les historiens et toute personne intéressée par l’intersection de la religion, du folklore et de l’histoire sociale.
Né à Berlin le 6 mai 1848, Hermann Leberecht Strack était un théologien et orientaliste protestant allemand. À partir de 1877, il fut professeur assistant d’exégèse de l’Ancien Testament et de langues sémitiques à l’Université de Berlin. Il était la plus grande autorité chrétienne en Allemagne en matière de littérature talmudique et rabbinique, et étudia le rabbinisme auprès de Moritz Steinschneider. Depuis la résurgence de l’antisémitisme en Allemagne, Strack s’était fait le champion des Juifs contre les attaques d’hommes tels que le prédicateur Adolf Stoecker, le professeur August Rohling et d’autres. En 1885, Strack devint rédacteur en chef de la revue Nathanael. Zeitschrift für die Arbeit der Evangelischen Kirche an Israel, publiée à Berlin ; et en 1883, il fonda l’Institutum Judaicum, dont le but était la conversion des Juifs au christianisme. Au début de sa carrière, le gouvernement prussien envoya Strack à Saint-Pétersbourg pour examiner les manuscrits bibliques qui s’y trouvaient ; à cette occasion, il examina également les antiquités de la collection Firkovich, qu’il déclara être des faux. Cette affirmation s’est avérée fausse : la collection Firkovich est étroitement liée aux documents de la Geniza du Caire découverts par Solomon Schechter. Hermann Strack décéda le 5 octobre 1922 à Berlin.
Veuillez remarquer que je publie cet article sans émettre mon opinion personnelle à ce sujet, du moins pour le moment. J’y reviendrai sans doute dans un article ultérieur. Merci.
➽ Le livre de Strack sur le sang et le crime rituel des Israélites
➦ Dr Paul Garnault, BMSAP, V° Série. Tome 2, 1901
On vient de publier à la Société française d’éditions d’art, une traduction de la 4e édition du livre de H. L. Strack, professeur à l’Université de Berlin, sur le sang et le crime rituel des Israélites. Je suis peu porté à croire au crime rituel des Israélites ; et je pense que H. L. Strack a fait une œuvre utile, en essayant de dégager un peuple et une religion de toute solidarité avec des abominations qui semblent bien s’être produites quelquefois, mais qui conserveraient en tout cas un caractère sporadique, individuel. Mais ce n’est pas ici le lieu d’étudier la question des causes et des origines de ces aberrations.
Strack nuit singulièrement à la thèse qu’il soutient, en se plaçant absolument en dehors de la critique moderne. En effet, il y a deux questions très nettes et, en fait tout au moins, très distinctes; le crime rituel des Juifs contemporains, modernes, ou même de l’époque du Christ; et les sacrifices humains des anciens Sémites, parmi lesquels figurent les Hébreux. Voyons comment il les étudie.
Lorsque M: Strack dit (p. 115) : « On sait que les sacrifices humains furent, dès le début, rigoureusement interdits aux Israélites, dépositaires de la religion révélée par l’ancien testament, Levit. XVIII, 21 ; XX, 2 et suiv., Deut. XII, 31 ; XVIII, 30 », à qui ce professeur de l’Université de Berlin veut-il s’adresser, et quel but a-t-il l’intention d’atteindre. En ce qui concerne le crime rituel moderne, son livre, pour tous ceux du moins qui ne connaissent pas la question, et je suis de ce nombre, a des allures et des apparences scientifiques. En ce qui concerne les sacrifices humains et le meurtre du premier-né chez les anciens Hébreux, il est, par contre, en opposition formelle avec tout ce qui porte un nom dans la critique moderne.
Prenez simplement l’Histoire du peuple d’Israël, du pasteur Piepenbring, Paris, 1898, le seul livre écrit en français qui donne une idée précise et on peut dire impartiale, malgré ses tendances encore trop bien conservatrices, de l’exégèse biblique moderne, et lisez les pages 30 et suiv. L’évidence des sacrifices humains primitifs, de l’offrande et du meurtre rituel de l’enfant premier-né, chez les anciens Sémites, est complète ; et qui soutient cette thèse ? Ce sont, avec Piepenbring, Schultz, William Robertson Smith, Benzinger, Kamphausen, Pietschmann, Tiele, Nowack, Smend, Wellhausen, Holzinger, Stade. Il paraît même très probable qu’avant qu’on ne brûlât les enfants, comme le faisait encore le roi Manassé, au témoignage même de la Bible, on les mangeait, chez ces bédouins féroces, dans cette fête des prémisses ou fête d’équinoxe du printemps, qui est représentée encore de nos jours par la Pâque des Juifs et des Chrétiens.
Planches d’une série d’estampes intitulée « Meurtres rituels en Bavière » (1695). À GAUCHE : « Bienheureux Heinrich, un garçon de Munich assassiné par les Juifs » (Jeremias Kilian). À DROITE : « Six garçons assassinés par les Juifs à Ratisbonne », gravure sur cuivre de Raphael Sadeler. SOURCE : Center for Jewish History. Identifiants : 000247156 et 000247158.
Strack parle de religion révélée, il dit expressément que le Deutéronome et le Lévitique contiennent les prescriptions se rapportant aux débuts de l’histoire d’Israël. Strack, admet-il donc encore la saga de Moïse, la révélation de la loi sur le Sinaï par Jéhovah ; veut-il ignorer que les livres dits de Moïse sont de composition récente, que le Lévitique, avec le code sacerdotal en particulier, sont de rédaction très tardive. Nous serions heureux de savoir ce qu’il entend expressément par cette expression : « dès les débuts », par « religion révélée » et l’on ne peut s’empêcher de s’étonner qua l’un ait traduit ce livre si médiocre, si arriéré et si faux à certains égards, au lieu d’en faire un bon ; que l’on ait confié la défense d’une vérité à un homme qui vit pénétré de toutes les erreurs, de toutes les illusions traditionnelles. Une pareille attitude, une telle résistance à l’évidence, imprime malheureusement à la personnalité et à la thèse de M. Strack un caractère extra-scientifique et particulièrement tendancieux. Je ne dis pas que la thèse de Strack soit inexacte, en ce qui concerne le crime rituel. Je n’en sais rien; mais, en tout cas, son œuvre, par certains côtés, est manifestement contraire à la vérité historique, elle inspire une certaine défiance et on ne saurait accepter ses conclusions autrement que sous bénéfice d’inventaire.
Je ne crois pas assurément que le grand rabbin de Paris, lorsqu’il veut célébrer la Pâques, se procure chaque année le sang des jeunes chrétiens ; mais que certains crimes de ce genre aient pu se produire dans certains groupes d’exaltés ou d’ataviques, s’inspirant plus ou moins inconsciemment de traditions archaïques, qu’on ne peut contester, et qui d’ailleurs sont mal dissimulées par la Bible, cela est très probable et cela nous montre le grand danger pour les sociétés modernes des traditions religieuses. Toutes les anciennes religions ont un caractère féroce et sanglant dont les traces ont persisté longtemps. Du temps de Louis XIV, on brûlait encore solennellement dans la rue aux Ours, à Paris au moment de la fête de St-Jean, ou du solstice d’été, un immense mannequin humain bourré de paille, représentant l’idole abominable dans laquelle nos ancêtres, les Gaulois, brûlaient autrefois des hommes, à l’occasion de cette même solennité. En France, même aujourd’hui, cette coutume est représentée par les sauts que font les paysans à travers les flammes des bûchers. En maintes localités on jette encore dans les feux de St-Jean des paniers remplis de chiens et de chats vivants. La religion et l’esprit religieux sont responsables de l’institution et de la continuation de ces pratiques.
Les hommes valent ce qu’ils valent, qu’importe ce que furent leurs ancêtres. Les ancêtres des Hébreux furent comme ceux des Français ou des Allemands, d’atroces barbares, des brutes répugnantes de férocité religieuse. Déborah, sous la forme de son doublet, Jaël, « doit être vénérée sous les tentes (Juges v. 24) », pour la trahison lâche et atroce que vous connaissez tous. David, l’instituteur de Jahve en Israel, était un horrible chef des bandes de brigands de Kabeb et de Juda, massacrant tout sur son passage. C’était une sorte de sous-Béhanzin, situé à plusieurs degrés moraux au-dessous des roitelets du Dahomey et de la côte des Esclaves puisque David trahit très volontiers son pays en faveur d’Akis, le roi des Philistins, ce que ne font pas aussi facilement les rois nègres les plus dégradés. Saul est réprouvé par Jahve pour n’avoir pas mis à mort le roi Agag, son prisonnier, et l’odieux Samuel, prophète de Jahve, met en pièces, de ses propres mains, le roi captif.
Représentation du meurtre rituel supposé de Simon de Trente dans la Weltchronik d’Hartmann Schedel (1493).
Jahve, la féroce idole, que David amena de son pays, avec le clan de Juda, dont elle était la divinité tutélaire, et qu’il imposa à tout Israel, fut un des dieux les plus sanglants de l’antiquité. Il réclame le sacrifice d’Isaac, qu’Abraham se prépare à accomplir de la façon la plus naturelle du monde. Caïn est condamné par Jahve, pour lui avoir offert les prémisses des fruits de la terre, tandis qu’Abel est accueilli pour lui avoir offert des sacrifices sanglants; et la postérité stupide réprouve encore ce Caïn, qui représente mystiquement les Cananéens agricoles réprouvés, que l’on s’est efforcé de rendre odieux, tandis qu’Abel représente les sauvages et féroces bédouins hébreux, les Habiri des tablettes de Tel-Amarna. C’est encore au Jahve traditionnel, quoiqu’on dise, que le roi Manassé consacre ses enfants, qu’il fait brûler en son honneur. Comme à toutes les féroces divinités sémitiques, ses congénères, il faut à Jahve de l’âme, c’est-à-dire du sang (car l’âme est pour toute l’antiquité contenue dans le sang) dont on asperge ses autels, ou la fumée des sacrifices, des chairs tordues et palpitantes, brûlées sur les charbons ardents
C’est en vain que les rédacteurs postérieurs de la Bible, ont essayé de dissimuler cette férocité de Jahve. Ces tentatives assurément les honorent, elles indiquent un autre idéal, plus pur et plus humain. Mais trop souvent, même parmi les sectateurs de ce nouveau Jahve, ou du Jahve postérieur accommodé par les chrétiens, reparaît l’adoration de certains actes qui appartiennent au Jahve le plus primitif. La tradition est restée respectueuse de la mémoire répugnante de David, parce qu’il fut l’importateur en Israel de Jahve et certainement du Jahve le plus féroce. Deborah est toujours vénérée sous la tente et c’est en vain qu’on lui cherche d’autres titres de recommandation que celui de sa sauvage férocité. La mémoire du prophète Samuel n’est pas exécrée, bien au contraire.
Sémites ou Ariens, nous avons tous dans nos cœurs un barbare qui sommeille; tous nous avons derrière nous de longues traditions de sauvagerie atavique. A quoi bon essayer de renier ce passé. Il se révèle trop souvent dans des crimes qui n’ont pas besoin d’être rituels pour que nous retrouvions dans les motifs inconscients qui les déterminent la conservation des antiques traditions, l’héritage d’un passé sanglant, entretenu par les idées ou les pratiques religieuses, sous les formes dissimulées de la circoncision, de la communion, du rachat et du sacrifice. Renonçons au plus tôt à cette lourde succession sans essayer de la nier, de la justifier ou de l’exalter. C’est ce que Strack n’a pas eu le courage de faire ; asservi par la tradition, il n’a pas pris le parti de s’en débarrasser. Et cette omission volontaire porte une large atteinte au mérite scientifique de son œuvre sur le crime rituel. Cette œuvre peut être excellente à beaucoup d’égards, mais il lui manque certainement cette valeur critique supérieure qui nous inspire pleine confiance, et que seules présentent les œuvres émanées d’esprits supérieurs, entièrement dégagés de tout esclavage traditionnel. Plus de sincérité scientifique dans la question des origines, plus de modernité dans la critique historique et psychologique, auraient assuré au livre un autre crédit que les attestations des papes, trop intéressés eux aussi a nier ou à cacher les turpitudes sanglantes, anciennes ou modernes de Jehovah. ◾

MISHNA : « Celui qui livre son enfant à Moloch, et qui est alors lapidé, n’est pas passible de poursuites, à moins qu’il ne remette son enfant aux prêtres de Moloch et ne le fasse passer par le feu. S’il a remis l’enfant aux prêtres de Moloch sans le faire passer par le feu, ou s’il l’a fait passer par le feu sans le remettre aux prêtres de Moloch, il n’est pas passible de poursuites, à moins qu’il ne remette l’enfant aux prêtres de Moloch et ne le fasse passer par le feu. » — Sanhédrin 64a (Talmud de Babylone)
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En tant qu’auteur et chroniqueur indépendant, Guy Boulianne est membre du réseau d’auteurs et d’éditeurs AuthorsDen et de la Nonfiction Authors Association (NFAA) aux États-Unis. Il adhère à la Charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération internationale des journalistes (FJI).







