Une page d’histoire : la famille Boulianne faisait partie des premiers colonisateurs du Saguenay, au Québec, au sein de la Société des Vingt-et-Un

M. François Tremblay, né en 1818, qui se fit une gloire d’avoir abattu le premier arbre de l’Anse-Saint-Jean alors qu’il était engagé, à l’âge de 20 ans, par la Société des Vingt-et-Un. Il est décédé à Saint-Jérôme, Lac-Saint-Jean, en 1904. Il était le grand-père du chanoine Victor Tremblay, président de la Société Historique du Saguenay. [Le lingot, 1 février 1952, page 3]

Il y a près de sept ans, le 21 juillet 2019, je publiais un article concernant la Société des Vingt-et-Un qui joua un rôle important dans la colonisation du Saguenay, au Québec, et dans laquelle mes ancêtres étaient impliqués dès sa fondation. Les équipes de la Société des Vingt-et-Un a­valent commencé au printemps de 1838 l’exploi­tation du bois sur les bords du fjord Saguenay. Dés l’automne quelques familles étaient venues s’installer à demeure, d’autres venaient les rejoin­dre au cours du printemps et de l’été suivants. Tout cela avivait chez les gens de La Malbaie et des pa­roisses voisines le désir et la volonté d’obtenir l’ou­verture du Saguenay à la colonisation. Le premier numéro de la revue Saguenayensia (Janvier-février 1959) explique comment était organisée la Société des Vingt-et-Un. Elle était formée de 21 membres répondant chacun à une part ou action de 100 louis: mais elle comptait plusieurs autres membres qui ne figurent pas dans la liste des actionnaires, parce qu’un certain nombre de ceux-ci avaient eu recours à des associés pour former le montant de cent louis requis pour constituer une action. On ne connait pas ces partenaires d’arrière-plan, les papiers de la Société ayant été détruits il y a une trentaine d’années. En effet, le chanoine Victor Tremblay nous informait en 1949 que les papiers conservés par Alexis Tremblay Picoté et soigneusement classés dans une énorme caisse, ont « sottement » été jetés à la rivière pat les descendants du chef de la Société, « détruisant du coup ce qui aurait permis de camper dans l’histoire selon son mérite ce personnage dont le rôle important reste impossible à définir. »

Les membres qui étaient actionnaires officiels de la Société sont : Alexis Tremblay (dit Picoté), Alexis Simard, Louis Tremblay (frère d’Alexis), Georges Tremblay, Jérôme Tremblay, Thomas Simard. Ignace Couturier, Joseph Lapointe, Benjamin Gaudreault, Joseph Harvey, Louis Desgagnés, Louis Villeneuve, Ignace Muré (Murray), David Blackburn, François Maltais, Michel Gagné, Basile Villeneuve, Pierre Boudreau, Jean Harvey, Joseph Tremblay (frère d’Alexis) et Louis Boulianne. Ces noms sont inscrits sur le monument dédié aux Vingt-et-Un, élevé à Grande-Baie en 1924. Notons toutefois que c’est le nom de François Boulianne, fils de Louis, qui est inscrit sur la plaque commémorative des fondateurs de la Société des Vingt-et-Un, mise en place sur le Sentier Eucher au Saguenay, près du belvédère juste avant la Croix du Centenaire. Or, ce François Boulianne est mon cousin à la 5e génération.

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En 1969, la Société historique du Saguenay publiait un document intéressant dans la revue trimestrielle Saguenayensia (Volume 11, Numéro 2), dans laquelle on retrouve les signatures de 93 membres de la Société des Vingt-et-Un, dont celles de mes deux cousins Rieul et Joseph Boulianne, tous les deux fils d’un autre François Boulianne, c’est-à-dire de mon oncle à la 6e génération. Lui-même était le petit-fils de Jean-Marc de Bouillanne, l’ancêtre commun de tous les Boulianne en Amérique du Nord.

L’arrivée de la Société des Vingt-et-Un au Saguenay est le premier évènement historique désigné par le Ministère de la Culture et des Communications du Québec, le 6 juin 2013. Cinq jours plus tard, soit 175 ans après l’arrivée des premiers membres de la Société des Vingt-et-Un au Saguenay, une cérémonie protocolaire a lieu au pied du monument de la Société des Vingt-et-Un à Grande-Baie.

« Le rêve de fonder une république libre et démocratique sur les rives du Saint-Laurent s’érige lentement à compter de 1810 et culmine lors des rébellions de 1837-1838. Suite à la répression et au Rapport Durham, toute une génération doit renoncer à ce projet pour désormais assurer la survivance. Dans la seconde partie du siècle, le rêve brisé des Patriotes est donc supplanté par un nouvel imaginaire national, consistant à « s’emparer du sol » et à coloniser le Nord. Ce ne serait donc pas une coïncidence si, au moment même où les Patriotes sont battus au sud du Québec, on fonde à La Malbaie la Société des Vingt et un pour entreprendre la colonisation d’une région mythique, le Saguenay. Reconnu dès l’époque de Jacques Cartier, le Saguenay devient alors le symbole de cette entreprise de salut national consistant à défricher et à mettre en valeur les vallées du Bouclier canadien et au moins offrir aux Canadiens français un territoire où leur langue et leurs coutumes pourront se perpétuer ».

Gilles Laporte : “Les Patriotes fondent le Saguenay” (MNQ).

Le 2e Vice-président de la Société historique du Saguenay, Jean-Charles Claveau, écrivait dans la revue Saguenayensia (Vol. 25, No. 2, 1983) : « La Société des Vingt-et-Un a été à l’origine de la colonisa­tion de notre région comme chacun sait. Grâce à elle, le Québec s’est enrichi d’une nouvelle ré­gion qui est devenue une extension du vieux pays de Charlevoix. Un autre territoire grand comme la Belgique et à peu près inhabité il y a 150 ans est aujourd’hui un nouveau fief de 300,000 habitants de notre peuple. L’initiative, le courage et la foi de nos pères leur avaient fait comprendre que la conquête pacifique du sol est la meilleure des conquêtes. C’est la seule conquête, en tout cas, qui permet tous les espoirs à un peuple comme le nôtre. » Il poursuit plus loin dans son éditorial : « Les fondateurs de la Société des Vingt-et-Un avaient sans doute saisi la mesure de notre taille : la conquête de tout le bastion québécois d’abord, avant de rêver de conquérir l’Amérique qui dévore inexorablement nos frères dans son creuset anglicisateur. »

Je partage maintenant avec vous l’extrait d’un ouvrage du professeur aux Universités de Grenoble et Harvard, Raoul Blanchard, intitulé : “L’Est du Canada français : province de Québec”, publié en 1935 par l’Institut Scientifique Franco-Canadien (Tome Premier, pp. 67-70, 1935). ◾

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➽ La colonisation du Saguenay — La Société des Vingt-et-Un

Par Raoul Blanchard, professeur et conférencier (1935)

« Un membre de la Société des Vingt-et-Un ». Publié le 25 mai 1957 dans le Progrès du Saguenay et Le droit (Avec les hommages de la brasserie Labatt).

C’est en 1838 seulement qu’apparaissent les premiers colons sur les bords de la baie Haha. Époque fort tardive, par rapport à la mise en exploitation de la plus grande partie du Canada français. Aussi cette tentative va se caractériser par des traits bien particuliers, d’allure moderne. Elle est avant tout coopé­rative, lancée par des sociétés et non par des individus. Le capitalisme y intervient de bonne heure et lui impose des traits qui ne s’effaceront pas facilement. Enfin, pour tourner les résistances des Fermes, elle s’effectue par un biais, qui lui aussi laissera sa trace.

La Société des Vingt et Un. — Tous ces traits apparaissent clairement dès l’origine, avec les premières activités de citoyens de la Malbaie, qui en 1838 rompent l’espèce de cercle enchanté qui fermait à la colonisation l’entrée du Saguenay.

Donc en 1837 un certain Alexis Tremblay, de la Malbaie, dit Picoté à cause de traces très visibles de petite vérole, après un examen des lieux réussit à constituer dans son village une société de 21 associés versant chacun 400 dollars, pour aller tenter une exploitation au fond de la baie Haha. Voilà donc une société par actions. Mais il ne s’agit pas de culture : au moins personne n’en parle officiellement, puisque le défriche­ment agricole est interdit par la Compagnie fermière; le projet avoué est d’aller « faire de la pinière », c’est-à-dire d’aller couper ces beaux Pins blancs dont le bois est si propre à la construction des navires, à la menuiserie, charpente, tonnellerie, tournage, etc. 105. Pour assurer un débouché à son bois, la nouvelle Société conclut un accord avec un industriel, William Price, venu d’Angleterre depuis 1810 comme agent de l’Amirauté pour acquérir les mâts de navire que le blocus continental ne permet plus de trouver en Europe; Price est resté au Canada après 1814 et s’est mis à y créer des scieries pour son propre compte. Vers l’époque où les Vingt et un mettent sur pied leur société, W. Price installe une première scierie sur le bas Saguenay à l’embouchure de la Sainte-Marguerite et une autre à l’Anse à l’Eau, tout près de Tadoussac, en dépit de l’hostilité féroce de la Baie d’Hudson; pour élargir ses affaires, il s’engage par contrat à ravitailler les futurs colons, qui lui vendraient en échange le bois qu’ils auraient coupé et scié. Avec lui, c’est le capitalisme qui entre en scène, avec ses avantages et ses dangers.

C’est en juin 1838 que les associés se mettent à la besogne, tout au long du Saguenay, les uns à l’Anse au Cheval, d’autres à l’Anse Saint-Jean, le plus grand nombre au fond de la baie Haha, là où est aujourd’hui le village de Saint-Alexis de Grande Baie. Avec beaucoup d’activité, on s’attaque à la forêt pour pouvoir édifier des maisons rustiques, on construit une scierie sur la rivière Haha qui débouche au fond de la baie, et on coupe les pins blancs avec ardeur. Les goélettes de Price apportent les provisions et chargent les planches. 1839 voit déjà une ruée de nouveaux venus, les uns de la Malbaie, les autres de Baie Saint-Paul; les défricheurs franchissent la Rivière à Mars, bâtissent sur l’emplacement actuel de Bagotville. Il y a, à la fin de 1839, 336 âmes dans « ces sept établissements disséminés le long du Saguenay », où les gens « sont employés par des marchands de Québec à couper et à préparer du bois pour l’exportation ». Ce rapport de Mission de Janvier 1840 ne se méprend donc pas sur l’état véritable de sujétion où sont les nouveaux colons à l’égard de W. Price 107. Et en effet, dès les premières années, des mécomptes variés viennent changer en dépendance l’accord consenti avec l’industriel. Deux années de suite, le « boom » qui enferme au fond de la baie le précieux stock de billots se rompt, et le produit du dur travail s’en va à la dérive. En 1841, un épouvantable feu ravage la forêt. Les associés s’endettent envers Price, leur fournisseur, qui se paie en rachetant les actions l’une après l’autre. Il en a terminé dès l’automne 1843; à cette date, les 1.000 personnes déjà installées sur la baie Haha ne sont plus que des salariés tra­vaillant pour Price: bûcherons dans les bois l’hiver, et l’été œuvrant aux deux scieries de Grande Baie et Bagotville, ou chargeant les bateaux de l’industriel.

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Pour atténuer cette dépendance, les nouveaux venus avaient bien essayé de se créer des ressources nouvelles en se mettant au travail de la terre. La difficulté était grande, à cause des défenses formelles lancées par la Compagnie de la Baie d’Hud­son; on ne pouvait se livrer qu’à une culture hâtive et faite en fraude. L’usage des bovins n’était pas permis; il fallait défricher et semer à la hache et à la pioche. Il y eut une petite semence d’avoine en 1840, qui donna 100 boisseaux; le feu de 1841 facilita la tâche, et quelques enragés « essayèrent encore d’abattre quelques arpents de terre ». Sans doute le Gouver­nement intervint en 1842, lors du renouvellement du privilège, et spécifia qu’il pourrait désormais faire arpenter des terres pour les vendre dans un but de colonisation. Mais déjà les colons avaient procédé en désordre, préalablement à tout arpentage, au milieu de contestations de toute sorte. Pas de chemins, et le temps manquait pour les faire; il fallait donc transporter à dos d’homme le bois de chauffage ou les pro­visions achetées au magasin de M. Price: l’hiver les charrois se faisaient par traîneaux à main. Enfin le temps manquait à tous ces salariés pour cultiver leur terre, et ce n’était que dans les courts instants de répit laissés par les travaux de chantiers qu’ils pouvaient s’en occuper, comme à la dérobée.

La dépendance à l’égard de l’industrie du bois était encore aggravée par les procédés du capitalisme de l’époque, qui n’était rien moins que tendre. W. Price usait à l’égard de ses salariés, en matière de paiement, des méthodes qu’employait Ch. Robin sur les côtes de Gaspé: en bref, le sweating system. Pas de paiements en monnaie: des bons, appelés ici les « pitons », payables au porteur en marchandises seulement, à tel magasin tenu par le patron. De là un fructueux monopole de vente, et pour le salarié, lorsqu’il désirait quelque chose que le magasin ne tenait pas, l’obligation de trafiquer à perte de ses pitons. Il s’ensuivait un endettement général et une dépendance d’autant accrue. Il fallait donc que la situation économique fût bien déplorable alors dans les paroisses du comté de Charlevoix pour que la population continuât à s’accroître sur les bords du Saguenay par leur immigration. Et pourtant, il y avait en 1845 1,500 personnes à la baie Haha, 148 à l’Anse Saint-Jean, 43 à Sainte-Marguerite, 7 au Petit-Saguenay, où Price va ouvrir de nouveaux chantiers; en gros, 1.700. En 1850, la baie Haha et son prolongement vers l’intérieur ont 1.805 habitants. La natalité, dans cette population qu’on croirait inclinée au déses­poir, était prodigieuse : 99 % en 1850 ! Mais déjà à cette date de l’excès du mal commençait à sortir le remède.

Le remède, c’était le déclin local des chantiers. On avait coupé le pin si furieusement, et un nouvel incendie en 1846 avait si fort dévasté les forêts, que l’industrie commençait à languir. Dès 1850, « le moulin de la Rivière à Mars ne va presque plus, faute de bois »; celui de Saint-Alexis (Grande Baie) n’emploie plus ordinairement que 60 hommes. Le capitalisme industriel desserrait son étreinte; les hommes inoc­cupés se mettaient plus librement à la terre; dès 1846 com­mençait à s’ouvrir, dans le « Grand Brûlé », à l’arrière, la future paroisse de Laterrière. Mais sur ces entrefaites le travail du bois se transportait sur un autre théâtre, pour y susciter le même type de colonisation. ◾

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