Il y a un certain temps que j’avais envie de partager avec vous le film italien “Le Géant de Métropolis” (« Il gigante di Metropolis ») qui, selon moi, est trop souvent sous-estimé par les critiques de cinéma. Réalisé par Umberto Scarpelli en 1961, ce film raconte l’histoire d’Obro, un guerrier envoyé pour empêcher le roi Yotar, souverain de la cité de Métropolis, de poursuivre ses expériences qui ont pour conséquence le dérèglement de la nature, menant à la probable destruction de la Terre. Mais Yotar est un tyran qui n’a pas l’intention de mettre un terme aux avancées scientifiques de Métropolis. Il règne d’une main de fer aussi bien sur son peuple que sur ses proches et fait prisonnier Obro pour en faire son cobaye. Heureusement pour le héros, une rébellion s’organise…
Les auteurs s’inspirent du mythe de l’Atlantide pour cette rencontre entre le péplum et la science-fiction. Le film explore une société cachée qui perd progressivement le contact avec sa propre humanité, Il se distingue par sa direction artistique, le travail sur les couleurs et des trouvailles souvent imaginatives malgré l’habituel faible budget de ce genre de productions.
20 000 ans av. J.-C., une caravane dirigée par un vieil homme se dirige vers Métropolis mais celui-ci meurt subitement et son fils Obro, abandonné par les hommes de la caravane, continue le voyage avec trois frères pour mener à bien la mission qui lui a été confiée par son père. Repérés par les observateurs de Metropolis, ils sont bombardés d’un orage magnétique et seul Obro survit et est capturé. Amené en présence du roi, le mégalomane Yotar, il le presse de manière menaçante de renoncer à l’utilisation d’une science monstrueusement avancée, exploitée comme instrument pour des expériences criminelles. Pendant ce temps, astronomes et scientifiques de la cour prédisent un grand cataclysme, mais rien n’arrête le despote fou, bien décidé à utiliser tous les moyens pour certaines expériences de transplantation cérébrale, destinées avant tout à doter son fils Elmos d’un cerveau exceptionnel. De nombreuses victimes sont sacrifiées à cette folle expérience : le vieux père, qui meurt suite à l’ablation du cerveau pour être transplanté chez son neveu Elmos, la reine qui se suicide dans une vaine tentative de sauver son fils, la fille Meseda, obligée de fuir, terrifiée par de nombreux crimes. Mais Obro surveille et opère par sabotage et interventions courageuses en faveur des victimes, aidé par le rebelle Egon mais surtout par l’arrivée du cataclysme annoncé qui détruit Metropolis, après que Yotar ait été éliminé par l’acclamation populaire. Les « gentils » Obro, Meseda et le petit Elmos, ont été sauvés.
Le cinéma ose aborder la fascinante et mystérieuse aventure de Métropolis, le continent qui connut la splendeur à une époque qui se perd dans la nuit des temps. C’est l’aventure fantastique d’un peuple très avancé qui fit de la science un instrument de mort à des fins irréalisables. Elle nous vient d’un passé extrêmement lointain et se projette dans un futur peut-être très proche. Ce film propose l’éternel dilemme entre la liberté et l’esclavage, l’esprit et la matière, la nature et la science, l’amour et la haine.
Les critiques Bruno Lattanzi et Fabio De Angelis écrivent à propos du film, sur le site Fantafilm :
Les décors illustrent une architecture futuriste aux motifs principalement circulaires : des entrées ovales, dont les portes s’ouvrent automatiquement au passage ; des écrans ovales sur les machines qui veillent à l’inviolabilité des limites ; des ouvertures ovales par lesquelles la lumière du jour pénètre dans les laboratoires. Ovales également sont les entrées des grottes abritant les cryptes et les souterrains de la ville. Les effets spéciaux laissent beaucoup à désirer, se limitant au vortex qui renverse les quatre frères ou au cône de lumière colorée qui torture le puissant Mitchell. Le raz-de-marée final qui engloutit Metropolis est en réalité une affaire triviale : un montage de scènes distinctes – des plans d’un ciel nocturne illuminé par les éclairs et des vagues s’écrasant sur le rivage – entrecoupés de figurants faisant de leur mieux pour simuler la noyade.
Le maquillage est typique des films d’horreur (des corps immobiles aux visages blanchis et balafrés, signifiant une vie artificielle) avec quelques manques de ton (ce qui était censé être un adversaire gigantesque pour Gordon Mitchell ressemble à un homme flasque au visage de bébé dans un masque de carnaval, qui n’effraierait personne). La science est souvent évoquée dans le film – le mot est sur toutes les lèvres – mais la greffe de supercerveau laisse rapidement place à l’action et au combat au corps à corps, conformément aux règles du film. Gordon Mitchell joue Obro avec une certaine réticence, plus soucieux de mettre en valeur ses muscles que de la crédibilité du personnage. Roldano Lupi, plus convaincant, vêtu de lourdes robes et de son inséparable casque royal, fait de Yotar un dirigeant cruel et implacable qui ne reconnaît sa défaite qu’à la fin, mi-magicien, mi-scientifique (et aussi hypnotiseur de la belle Liana Orfei).
Le thème musical a été composé par le légendaire compositeur italien Armando Trovajoli, dont la carrière musicale s’étend sur plus de 60 ans. Celui-ci projette sur le récit une atmosphère oppressante, chargée des pressentiments sinistres que les séquences d’ouverture – la caravane se dirigeant vers Metropolis sur fond persistant de pentes volcaniques désolées – laissent immédiatement présager.
Bruno Lattanzi et Fabio De Angelis concluaient ainsi leur article : « Le Géant de Metropolis : un titre avec une double allusion à Metropolis et au Colosse de New York (dont il partage également la même inspiration) pour une tentative originale, mais seulement partiellement réussie et prise trop au sérieux, de greffer des éléments de science-fiction sur le péplum. » Nous lisons sur le réseau Sanctuary : « Le rythme est assez lent dans la première partie, Umberto Scarpelli mettant d’abord l’accent sur l’atmosphère avant que Gordon Mitchell joue enfin de ses muscles dans une suite de péripéties inégales. Le Géant de Métropolis est un hybride étrange et pas toujours convaincant, divertissant dans ses bons moments mais sans que cela fasse oublier ses longueurs… avant une catastrophe finale un brin confuse. »
Mais ces critiques mitigées ne sont pas de l’avis de tout le monde. Par exemple, nous lisons sur le guide Le Mag de la Fast, une référence sur l’actualité des chaînes fast (Télévision en streaming gratuite financée par la publicité) : « Le Géant de Metropolis se distingue par ses effets spéciaux spectaculaires pour l’époque, notamment des combats de monstres géants et des décors somptueux. Le film offre une aventure grandiose et pleine d’action qui plaira aux amateurs de péplums et de fantasy. » Et il vaut souvent mieux se fier aux spectateurs pour obtenir une opinion sans filtre au sujet d’un film. Par exemple :
« Voilà une perle visuelle qui m’a mis une claque de par son esthétique et alors que je venais tout juste de me remettre de celle de Métal Hurlant… Ce film prouve que les merveilles peuvent être cachées là où on ne les attend pas. Au premier abord, le scénario parait très simpliste et l’affiche ne laisse pas deviner ce qui nous attend visuellement. Et qu’est-ce qui nous attend ? Rien de moins qu’une pépite où chaque décor, chaque costume, chaque arme parait improbable, tout en restant très homogène. Du coup on a véritablement l’impression de faire un saut de 10 000 ans en arrière et de se trouver en Atlantide. En bref, une symbiose du péplum classique et de SF très réussie. Et l’histoire est étrangement lente pour ce genre de film, moins simple qu’elle en a l’air de prime abord, mais pourtant très efficace. Je vous en recommande vivement la vision ! »
— Barlbatrouk, SensCritique, le 21 janvier 2018
« C’est le seul péplum réalisé par Umberto Scarpelli et j’aurais aimé en voir davantage, car ce film est excellent, du niveau d’une série B bien sûr. Il faut admirer la scénographie et les costumes créés par l’équipe, sachant que, contrairement à leurs collègues travaillant sur des histoires romaines ou grecques, ils ont été contraints de les inventer de toutes pièces. Ce n’est pas du Fritz Lang, mais c’est tout de même louable. »
— Daniel S., sur le site de vidéo à la demande MUBI, 2020
Pour moi, le film italien “Le Géant de Métropolis” est beaucoup plus qu’« un film d’horreur déjanté qui se moque du bien et du mal », comme l’écrivait un spectateur sur le site internet MUBI. À mes yeux, le réalisateur Umberto Scarpelli a utilisé ce scénario pour illustrer de façon magistrale le combat éternel entre les « fils de Seth » et les « fils de Caïn », c’est-à-dire les adorateurs du serpent. C’est aussi ce qu’avait fait John Milius avec son film “Conan le Barbare”, réalisé en 1982. Le film est une représentation stylisée de l’ancienne Babylonie, dirigée par des hommes cruels qui utilisent la science et la technologie pour s’élever au-dessus de Dieu et pour mettre en esclavage tous leurs congénères.



En fait, il y a plus de soixante ans, Umberto Scarpelli nous mettait en garde contre ce qui pouvait nous arriver dans un avenir plus ou moins rapproché si nous poursuivions sur la voie sombre. C’est en tout cas ce que l’on peut penser lorsqu’on écoute la bande annonce qui dit que le film « est l’aventure fantastique d’un peuple très avancé qui fit de la science un instrument de mort à des fins irréalisables. Cette aventure, de par son essence, nous vient d’un passé extrêmement lointain et se projette dans un futur peut-être très proche. Ce film propose l’éternel dilemme entre la liberté et l’esclavage, l’esprit et la matière, la nature et la science, l’amour et la haine. » On retrouve dans “Le Géant de Métropolis” tous les ingrédients du luciférianisme, une philosophie spirituelle « qui vénère Lucifer comme un symbole de connaissance, de liberté et de lumière » : la maîtrise du champ magnétique et la modification de la météo, le transhumanisme, le contrôle mental, l’asservissement des peuples et la quête de l’immortalité.
La cité de Métropolis est elle-même constituée de bâtiments modernes, dont l’un d’eux prend la forme du Moloch, lié à des sacrifices d’enfants par le feu. Lorsque le héros principal, Obro, est fait prisonnier et emmené enchaîné devant le roi Yotar, il prend la posture du Baphomet. Est-ce un hasard ? La chanteuse populaire Rihanna adoptera la même position dans le clip de sa chanson “Umbrella”. Nous retrouvons l’illustration du Baphomet un peu plus loin dans le film, dans sa position habituelle. À la fin de la danse de l’accouplement, les trois chorégraphes s’entrelacent pour former l’image de la bête de Babylone, l’une des figures mystérieuses du Livre de l’Apocalypse chapitre 17. Avant que la cité de Métropolis ne soit engloutie dans les eaux tumultueuses, on aperçoit dans l’une des salles du palais une structure en forme de croix inversée. Il me semble donc que ce que Umberto Scarpelli a voulu démontrer est assez clair.




Le film de Scarpelli, “Le Géant de Métropolis”, est le digne héritier du cinéma expressionniste qui utilise le symbolisme et la mise en scène pour créer une atmosphère et donner une profondeur expressive au film. Oui, on peut y trouver des défauts, mais lorsqu’on regarde un film datant des années 1960, il faut se reporter à cette époque et non le regarder avec nos yeux du XXIe siècle. À cette même époque, on pouvait trouver des erreurs dans un film à très grand déploiement comme “Les Dix Commandements” (1956) qui a pourtant coûté la modique somme de 13 millions de dollars et rapporté un montant d’environ 122,7 millions de dollars au box-office. Il est vrai que le décor extérieur de la cité de Métropolis est à l’évidence une simple maquette, mais on oublie trop souvent,― comme le fait remarquer Gianni Lucini sur le site MYmovies ―, que le film « était contraint de composer avec un budget restreint, en s’efforçant d’éviter le ridicule. » Cela dit, un péplum avait habituellement un budget très limité.
Umberto Scarpelli a fait un travail remarquable dans la réalisation de son film. Observez bien les cadrages, les jeux de lumière et d’ombres, les couleurs, les costumes, les décors et vous y verrez un véritable travail d’artiste. D’ailleurs la mise en scène a été réalisée par Giorgio Giovannini (1925-2007), qui a travaillé sur les décors de plusieurs films du génial Federico Fellini (1920-1993), qui lui est reconnu comme l’un des cinéastes les plus grands et les plus influents de tous les temps. Les effets spéciaux du film “Le Géant de Métropolis” ont été confiés à Józef Natanson (1909-2003), un peintre polonais qui a contribué par ses « effets spéciaux » à la création de nombreux chefs-d’œuvre du cinéma italien. ◼
▶ Regardez le film intégral “Le Géant de Métropolis”. Durée : 98 minutes. ◀
Umberto Scarpelli, un pionnier « méconnu » du cinéma italien
Né le 25 mai 1904 à Orvieto en Italie, Umberto Scarpelli était un scénariste et réalisateur italien dont la carrière s’est étendue des années 1930 au début des années 1960. Il a débuté sa carrière cinématographique comme assistant réalisateur, contribuant à plus de quinze films. Il a notamment été assistant réalisateur sur “Sciuscià” (1946) et “Le Voleur de bicyclette” (1948), deux œuvres phares du néoréalisme italien. Scarpelli s’est tourné vers la réalisation avec des films comme “Sant’Elena, piccola isola” (1943), “Les hommes ne regardent pas le ciel” (1952) et le film de science-fiction à petit budget, “Le Géant de Metropolis” (1961), caractérisé par une certaine suggestivité des images et de l’atmosphère.
Le travail de réalisateur de Scarpelli a souvent exploré des thèmes historiques et dramatiques, reflétant le climat sociopolitique de l’Italie d’après-guerre. Les contributions de Scarpelli au cinéma italien sont marquées par sa polyvalence et son engagement envers les questions sociétales contemporaines.
Il est désormais bien établi que la ville d’Orvieto a vu naître de nombreux artistes, tant dans la musique que dans le cinéma, ou a accueilli des artistes d’autres régions d’Italie, qui ont choisi la ville de la Falaise comme lieu de leur âme. Le réalisateur Pino Tosini, d’origine émilienne ; le scénariste Enrico Medioli, originaire de Parme ; et le maestro Alberto Lattuada, milanais mais originaire d’Orvieto. Cependant, dans l’histoire du cinéma populaire italien, il existe aussi des noms moins connus, des personnalités qui ont fait de l’art cinématographique un art important, et qui se trouvent précisément dans cette ville « haute et étrange », comme la qualifiait Gabriele D’Annunzio.
C’est le cas d’Umberto Scarpelli, considéré comme un véritable pionnier du cinéma italien, actif dès les premières années du cinéma sonore. Il a écrit de nombreux scénarios, allant des films bibliques aux comédies, et est ensuite devenu directeur de production. On sait peu de choses sur lui et sur le lien entre la ville d’Orvieto et son œuvre. Umberto Scarpelli reste une figure largement méconnue, même des experts du domaine. Le film “Le Géant de Métropolis” peut justement être l’occasion pour la ville d’Orvieto de redécouvrir ses films et son œuvre d’artisan et de pionnier du cinéma italien.
N’ayant plus rien tourné après 1961, Umberto Scarpelli est décédé le 15 mai 1980 à Rome, en Italie. ◼
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En tant qu’auteur et chroniqueur indépendant, Guy Boulianne est membre du réseau d’auteurs et d’éditeurs AuthorsDen et de la Nonfiction Authors Association (NFAA) aux États-Unis. Il adhère à la Charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération internationale des journalistes (FJI).































