Il y a deux jours, je partageais avec vous un article concernant les Khazars et le Khaganat khazar qui fut publié le 16 août 1933 dans un petit journal du Québec, Le Nouvelliste, à Trois-Rivières. Cet article s’intitulait “Un empire juif au 7ème siècle”. Cette fois-ci, je partage un autre article sur le même sujet, écrit par l’historien Albert Mousset et intitulé “Un royaume juif a-t-il existé dans l’Europe médiévale ?”. Cet article fut publié une première fois dans le quotidien Le Monde (24 mars 1959), puis repris deux semaines plus tard par le journal québécois Le devoir (11 avril 1959).
Henri Albert Mousset est un journaliste et historien français né le 18 septembre 1883 à Paris où il est mort le 18 mars 1975. Il était archiviste paléographe. De 1912 à 1913, il devient pensionnaire de la Casa de Velázquez à Madrid aux côtés de Charles Dugas et de Jean-Henri Probst. Il fut directeur de l’agence télégraphique « L’Information » puis de 1934 à 1940 directeur de l’Agence Fournier et de l’Agence Radio. Il a traduit L’Idiot de Dostoievski en français.
Il siégea avec Pierre Dane, son fondateur, à l’Office français d’informations culturelles crée en 1953. L’Académie française lui décerne le prix Montyon en 1931 pour Les Francines, le prix Alfred-Née en 1948 et le prix Gustave Le Métais-Larivière en 1955. Il était Commandeur de la Légion d’honneur. ◾

« CesAmis de Jérusalem[les trente mille Juifs qui sont à Jérusalem depuis toujours] semblent être, eux, les descendants authentiques des douze tribus, tandis que les nouveaux Israéliens, d’après une théorie qui gagne de plus en plus de terrain, proviendraient de la tribu turcomane des Khazars, originaire d’Asie centrale, convertie au judaïsme vers l’an 741 de l’ère chrétienne, alors qu’elle campait sur les bords de la Volga, au nord de la mer Caspienne. Battus par saint Vladimir et ses successeurs, ces Khazars judaïsés se perdirent dans la population de l’Ukraine, de la Russie blanche et de la Pologne; de là, à l’époque contemporaine, ils ont émigré en Palestine où ils réclament l’héritage d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. » —Le Père Joseph Henry Ledit, s.j.(Relations, mai 1954)
➽ Un royaume juif a-t-il existé dans l’Europe médiévale ?
➦ Par Albert Mousset, Le devoir, 11 avril 1959

C’est une étrange histoire que celle de ce peuple khazar dont l’empire s’étendit, du septième au dixième siècle, sur toutes les plaines de la Russie méridionale, du Caucase au Dniester, et qui disparut sans laisser trace de son existence, ni dans la toponymie, ni dans l’épigraphie, ni dans la linguistique, ni dans la numismatique. A telles enseignes que jusqu’au dix-huitième siècle les historiens n’en évoquent généralement ni le souvenir ni même le nom (Sur l’ensemble de l’histoire des Khazars je me réfère aux sources russes, et notamment aux travaux de l’éminent et regretté professeur Alexandre Baschmakoff). — D’où venaient ces Khazars ?
On ne se compromet guère en les qualifiant de proto-Caucasiens. C’était une nation en marche, progressant vers le nord à la rencontre des populations turques ou finnoises, qu’elle devait rejoindre sur la Volga, tandis que son habitat primitif, au sud du Caucase, passait sous la domination du califat de Bagdad. Les géographes arabes appellent la Caspienne « mer des Khazars ».
Leur présence est signalée au nord de la Koura dès le deuxième siècle par une chronique arménienne. Aux prises avec les Arabes, qui conquièrent leur capitale, Selinder, au huitième siècle, ils succombent deux siècles plus tard sous la poussée de la Russie kievienne. On n’en entendra plus parler par la suite.
Le pouvoir suprême était exercé chez eux par un dyarchie, le magistère politique appartenant au Pekh, l’autorité religieuse au Grand Khakan. Ce dualisme fait un peu songer à ce que fut jusqu’en 1864 l’empire japonais, qui mettait en présence, sinon en compétition, le mikado et le schôgun. Mais le partage des attributions était si étrange qu’on s’est perdu en conjectures pour l’expliquer.
Le Khakan exerçait un pouvoir d’origine mystique, plus ou moins bien défini, tandis que le Pekh détenait l’autorité militaire transmise par hérédité. Un auteur arabe, Ibn Haukal, rapporte ainsi l’étrange cérémonial qui consacrait son investiture : « Lorsqu’un prince doit être élevé à la dignité de Khakan on le fait paraître en public et on lui passe autour du cou une cordelette de soie qu’on serre si violemment qu’à peine peut-il respirer. Alors on lui demande combien de temps il entend exercer sa fonction. Quand il a répondu, on le délie, et il est reconnu pour Khakan. S’il meurt avant l’expiration du terme qu’il a lui-même fixé, tout se passe bien. Sinon, on met fin à ses jours. » Il est probable qu’il devait évaluer largement la durée de son magistère…
Le temporel et le spirituel se contrôlaient curieusement. Par lui-même le Pekh n’était rien, mais par délégation du Khakan il avait tous les pouvoirs, y compris celui de tuer le Khakan lui-même ! Selon le géographe Maçoudi, la coutume existait encore de son temps (au dixième siècle).
La grande aventure du royaume des Khazars fut sa conversion au judaïsme.

La légende veut que le roi Boulan ait eu la vision d’un ange qui lui ordonna d’abolir le paganisme. Il interrogea alors séparément un moine chrétien et un cadi musulman, qui se traitèrent mutuellement d’idolâtres, mais convinrent que le judaïsme était à l’origine des conceptions monothéistes qui avaient passé dans les deux religions. Sur quoi le roi conclut que la religion juive était la meilleure : il adopta la loi mosaïque et ordonna à la cour de suivre son exemple. Cet événement aurait eu lieu en 740.
Il existait des colonies juives de marchands sur les bords de l’Euxin depuis l’époque romaine. Mais aucune infiltration confessionnelle n’en était résultée ; on sait d’ailleurs que le prosélytisme est contraire à la dogmatique d’Israël et réprouvé par le Pentateuque. « C’est à tes pères seulement que l’Eternel s’est attaché, et c’est vous qu’il a choisis entre tous les peuples », dit le Deutéronome.
La loi mosaïque adoptée dans ces conditions ne dépassa pas au début le degré de diffusion d’une religion de caste, mais n’en dut pas moins pénétrer par la suite dans une large partie de la population.
En l’an 960 de notre ère un juif espagnol, Ibn Chaprout, qui vivait à la cour des Ommeyades de Cordoue, aurait écrit au roi des Khazars, Joseph, pour obtenir une relation exacte de ce qu’était ce pays auquel ses coreligionnaires s’intéressaient vivement. Le roi lui répondit avec une précision qui ne laisse pas d’inspirer des doutes sur l’authenticité de cette correspondance ; elle a été publiée pour la première fois en 1577 à Constantinople, puis rééditée en traduction latine à Bâle en 1660. « Sache, dit le roi Joseph, que je suis descendant de Japhet par Thogarma. » Togarma est le héros éponyme des Arméniens et des Géorgiens : le roi rattachait donc son peuple à une souche d’Asie Mineure.
Un historien d’origine tchèque, Hugo von Kutschera, partant de la judaïsation plus ou moins généralisée des Khazars, a émis l’hypothèse que les juifs de Pologne, devenus sujets de l’empire russe lors des partages, seraient les descendants des Khazars, Par là s’expliquerait la dissemblance d’aspect physique, de mœurs et de caractère entre les Juifs du Nord (Achkenazim) et les juifs méridionaux (Sefardim), lesquels seraient les authentiques Palestiniens.
Il suffit d’avoir vécu en Europe orientale pour avoir été frappé par cette dissemblance, qu’accuse le manque de cohésion, discernable surtout dans les Balkans, entre les membres des deux communautés.
La théorie de Kutschera paraît controuvée. Elle n’en offrait pas moins la solution d’un problème assez troublant. ◾ [Voir : Les Khazars (Die Chasaren), 1910]

▶ LES KHAZARS — Gog et Magog à l’ère moderne, par Cheikh Imran Hosein ◀
Abonnez-vous à ma lettre d’information
Et recevez un code de réduction de 40 % pour l’adhésion à mon Club VIP.

En tant qu’auteur et chroniqueur indépendant, Guy Boulianne est membre du réseau d’auteurs et d’éditeurs AuthorsDen et de la Nonfiction Authors Association (NFAA) aux États-Unis. Il adhère à la Charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération internationale des journalistes (FJI).



